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Les lecteurs de ce blog connaissent mon affection pour le travail de Jonas Delaborde, ainsi que celui de Hendrik Hegray – ensemble, ils éditent Nazi Knife et False Flag. Au détour d’un mail annonçant la création d’une nouvelle maison d’édition, Der Vierte Pförtner Verlag, et son premier livre, La Nuit du Diable d’Antoine Marquis, j’avais demandé à Jonas Delaborde, impliqué dans cette nouvelle création, de me raconter son année 2012 – sous la forme d’une liste. Ce à quoi il a répondu ainsi : « je me suis creusé la tête pour trouver une manière honnête d’aborder un truc rétrospectif concernant 2012. Ce à quoi je suis arrivé, c’est le texte que je t’envoie. Je vais probablement encore passer pour un pisse-froid aigri, mais tant pis (tant mieux ?). » D’où le texte qui suit, plus revigorant, à mon sens, qu’aigri (loin de là, tant pis ?) :

« Globalement, j’ai du mal à trouver une perspective qui fasse sens pour parler des livres, des films ou des disques sortis en 2012. Je n’ai rien vu de très récent, ni lu, qui m’ait frappé par sa fraicheur. Même si je peux entendre le reproche que je fasse preuve d’une myopie volontaire.

Quoi qu’il en soit, en ce qui concerne les images, j’ai toujours le sentiment qu’on est très seuls quand on fait Nazi Knife. Je ne vois pas passer beaucoup de publications stimulantes. Je me souviens avoir lu une interview de Steven Stapleton qui disait qu’il faisait de la musique pour fabriquer la bande son de ses trips, parce que cette musique dont il avait besoin n’existait pas chez les disquaires.

Nazi Knife, False Flag, ou ce nouveau projet de Der Vierte Pförtner Verlag, c’est un peu la même chose.

Coincés entre l’allégeance à l’iconographie publicitaire de l’industrie du luxe (je pense aux bons petits soldats financés par agnes b pour broder une énième tapisserie de déclinaisons sur une thématique gentiment satanique) et les aspirations patrimoniales de jeunes vieux qui font dans le commentaire « critique », on est obligés de mettre la main à la pâte pour faire exister des formes éditoriales ambitieuses. Je ne parle même pas des espaces (qu’ils soient physiques ou éditoriaux) contrôlés par l’institution artistique française : l’imposture et la fumisterie des responsables ne peut donner naissance qu’à un vaste champ homogène de médiocrité tendance.

Pour autant, ça ne nous empêche pas d’accepter une invitation dans tel ou tel salon, en espérant y gagner un peu d’argent, ce qui n’arrive jamais dans des proportions qui rendraient notre reniement moins amer. Et puis bon, j’imagine que si on nous invite, c’est qu’on est bien plus inoffensifs que ce que je vise.

Bref, pour revenir à ta proposition de top 2012, cette année, j’ai surtout téléchargé des comics : j’ai lu les runs de X-Men de Morrison et de Whedon, je suis dans Doom Patrol, formidable, mais pas nouveau du tout, toujours de Morrison.

C’est aussi en 2012 que j’ai basculé dans une boulimie totale de SF. A part peut-être le Providence de Ferré, que j’ai lu en début d’année (et encore, ça n’est pas très éloigné du fantastique), je n’ai lu que du Dick, du Silverberg, du Lafferty, du Ballard, du Priest, du Sheckley, etc. J’ai aussi le nez, par intermittence, dans les Jardins Statuaires de Jacques Abeille, qui m’habitent autant que l’inverse.

Il ne faut pas que j’oublie aussi de dire que j’ai acheté, de manière absolument néophyte (et parceque j’ai vu des images qui me plaisaient sur le blog de crocnique), les gros ouvrages consacrés aux magazine works de Moriyama et de Nakahira. Je ne le regrette pas. Depuis je guette un peu tout ce que je peux trouver de Nakahira.

Et pour la musique, je dois avouer que je n’ai pas acheté un seul disque depuis 2 ans. J’en ai téléchargé pas mal, mais pas tellement de choses récentes (à part les mixtapes de Gucci Mane, Lil B ou Mr. Muthafuckin’ eXquire). Récemment, un copain m’a fait suivre des trucs de Slim Guerilla. C’est très bien, mais je me vois mal mettre ça tout seul dans un top de l’année.

Par contre, à chaque fois que je retourne chez mes parents, je récupère des cassettes. Pour finir donc, voilà une liste de cassettes et/ou boxsets retrouvés avec joie dans mes cartons cette année. Je ne sais pas si ça fera découvrir grand chose à grand monde, mais je suis bien content de pouvoir les réécouter (surtout les Jessica Rylan).

– Jessica Rylan – Lush Life (IRFP, 2006)

– Robert Horton – The Great Hum (Dreamtime Taped Sounds, 2007)

– Daily Life – Best Of Relax-In Vol.1 (Unskilled Labor, 2008)

– Head Molt – Space Funeral (Anti-Everything, 2011)

– The Ray Pacino Ensemble – Be My Lonely Night (Lal lal lal, 2005)

– New Order – Technique (Factory, 1989)

– Swans – Children Of God (Caroline, 1987)

– William Bell & Tobe Hooper – The Texas Chainsaw Massacre (Dutch Oven, 2006)

– Mammal (Nihilist, 2006)

– Climax Denial – (IDES, 2006)

– Emaciator – Triumph (Monorail Trespassing, 2006)

– Bromp Treb – Advancing Bads (Bonescraper, 2012)

– Jessica Rylan – Wiped Away (Durable Stimuli, 2006)

– Tourette – (Lulle, 2007)

– Avarus – Kimi On Tintti (Lal lal lal, 2004)

– Rotton Carracas – Plant Water (?)

– Violent Students – Time to Surf (Richie Records, ?)

– Dog Lady – Dark Circus In Windsor (2010)

– Roxy Music – Avalon (EG, 1982)

– Compilation – Fox Box (Fag Tapes, 2008) »

 

 

Quelques années déjà que chaque mois de décembre, ou à peu près, est l’occasion de la sortie d’un numéro de Nazi Knife, la revue éditée par Jonas Delaborde, Hendrik Hegray et Stéphane Prigent. Pour 2010, Nazi Knife est arrivée sous forme allégée et comme un appendice d’une autre revue, qui tient plutôt du magazine, grand format, mais (presque) tout en noir et blanc : False Flag. L’expression désigne un acte terroriste, un pavillon noir : un peu le sentiment que l’on a lorsque l’on regarde ce qui est rassemblé dans Nazi Knife et False Flag, des images qui vont à l’encontre des choses jolies ou trop polies. Des images qui existent par le geste d’un auteur, un geste souvent brut, parfois brutal, et qui se font écho entre elles, d’une page à l’autre, souvent portées par le rythme même des pages mises en séquence. False Flag prend même une direction différente, en ce qui concerne le format et la construction séquentielle : moins dense, on y trouve aussi plus d’espace, de territoires non mobilisés, non cannibalisés. Pour fêter cette sortie récente et la fin de l’année, j’ai demandé à Jonas et Hendrik une liste de ce qui a marqué leur année. Ils m’ont envoyé, depuis les Etats-Unis où ils sont en « tournée » de présentation de leurs ouvrages (papiers et musicaux – Hendrik vient d’ailleurs de sortir un beau disque sous son pseudonyme Popol Gluant), la liste qui suit et la photo ci-dessous : à Malibu, un jour de pluie, c’est-à-dire un jour rare qui contraste avec l’imaginaire habituellement attribué à la Californie et Los Angeles – je ne m’attendais pas à moins, de leur part.Et Jonas a aussi ajouté : « sinon en 2010 j’ai surtout écouté Bach et Lucio Battisti, mais ils n’ont rien sorti cette année ». C’est dit.

musique
Autre Ne Veut – Autre Ne Veut
Vatican Shadow – Byzantine Private CIA
River Magic – Spring Thaw Brings the Fever
Burzum – Belus
Lil B – Red Flame
Lil B – Dior Paint
Diamond Catalog – We Are 138 BPM (mais aussi les DJ Yo-yo Dieting sortis sur Permanent
Marks –en 2009- et Weird Forest –en 2010-)
DJ Drama & Gucci Mane – Mr Zone 6
Scorpion Violente – s-t
Macronympha – Cut-Ups, Drones & Other Weird
Sister Iodine / Masaya Nakahara – Meth : Live In Tokyo
TG – L’Etreinte des Villes
Evil Madness – Cafe Cicago
Evil Moisture – If You Want To F*ck The Sky, Teach Your C*ck To Fly
Relay For Death – Birth of An Older, Much More Ugly Christ
Salem – King Night
Salem – mix pour 20 Jazz Funk Greats
James Ferraro – live à Los Angeles
Stare Case – lives à Anvers et à Montreuil

Andy Bolus & Zbigniew Karkowski – live au Rigoletto

papier
Jan Kempenaers – Spomenik (Roma Publications)
Oscar Tuazon – I Can’t See (Paraguay Press)
James Ellroy – Underworld USA (Rivages)
Adam Marnie – Untitled
Dressing For Pleasure in Rubber, Vinyl and Leather – The Best of AtomAge (Fuel)
Rodrigo Fresan – Mantra (réédition)
Valerie Phillips – Amber is For Caution
Yuichi Yokoyama – Babyboom Final
Roberto Bolano – Le Troisième Reich (Christian Bourgois)
Shelley Jackson – Mélancolie de l’Anatomie (José Corti)
+
Larry’s zines
rawraw zines
Elk zines

films
Werner Herzog – Bad Lieutenant Port of Call – New Orleans
Harmony Korine – Trash Humpers
Patricio Guzman – Nostalgie de la Lumière
David Fincher – Social Network

J’ai trouvé les zines plus tôt dans la journée et la photo ce soir chez Crocnique. Allez chez lui pour voir d’autres images de tout ça : ici, je n’ai mis que la couverture de False Flag, publication qui ressemble davantage à un magazine et évoque le format d’une revue comme Bananafish. Mis à part un cahier inséré en couleurs, l’ensemble est en noir et blanc, toujours sans parole, sans texte et comme photocopié : les dessins y apparaissent comme rongés de l’intérieur. On y retrouve, en plus des compilateurs (Hegray,  Prigent, Delaborde), quelques-uns des artificiers les plus intéressants de Nazi Knife : James Ferraro, Robert Beatty, Antoine Marquis, Dennis Tyfus et quelques autres. Il y a quelque chose, dans False Flag, de moins nourri que dans les derniers numéros de Nazi Knife (ceux de 2008 et 2009), quelque chose d’amaigri, de rendu à une réalité plus sèche, faite avec moins d’accords encore que par le passé. Là où les derniers Nazi Knife débordaient d’images et de dessins, False Flag semble mieux taillé, et cela même si l’on y retrouve parfois certaines des belles obsessions qui hantaient Nazi Knife. D’ailleurs, le Nazi Knife 7, sorti en même temps, est un petit fanzine, retour à un format moins volumineux, qui apparait comme une collection de chutes du False Flag, ou comme un compagnon d’infortune. L’un et l’autre, en tout cas, figurent parmi les livres les plus intrigants de 2010, sans équivalent, sans parenté avec qui que ce soit d’autre.

Quelques années déjà que Nazi Knife est édité et deux ou trois ans que ce fanzine est devenu un peu plus gros, arrivant à chaque fois vers Noël. Débuté comme un recueil assemblé par les artistes Hendrik Hegray et Jonas Delaborde, qui y compilent leurs travaux et ceux de leurs plus proches contemporains (notamment américains), Nazi Knife est un condensé de ce qui se fait de moins définissable, catégorisable ou hypothéquable dans le dessin contemporain – et de plus dynamité / dynamiteur surtout ! Ce qu’on y voit est un équivalent de ce qu’ont dû être les premiers disques noise arrivés du Japon ou les premiers albums de krautrock distillés hors d’Allemagne dans les années 70 : une surprise flagrante, une couche sédimentaire nouvelle venue engloutir ce qui se faisait auparavant, bâtissant un niveau différent de compréhension du réel. Nazi Knife relève un peu de cela : une percée dans le réel, tel qu’on ne le voit pas. Et ce 6ème numéro (même s’il y a eu un demi numéro entre le 5 et le 6) explore encore autre chose : resserré autour d’une poignée d’artistes, qui ne sont, comme d’habitude, jamais identifiés à leurs oeuvres ou leurs pages, ce nouveau volume est empli d’une étrange mélancolie, d’un sentiment de fin de nuit ou de fin de cycle. Est-ce la fin des années 2000 qui pousse à cela ? Toujours est-il qu’il y a là des échos d’un passé, qu’on n’a jamais l’occasion d’explorer : celui des cassettes VHS, des salons qui sentent encore les années 80, des héroïnes de films X ou de séries Z – un passé extrêmement présent mais que la culture populaire dominante ne regarde pas ou pas encore vraiment. Il y a là tout cela, encadré par des dessins ou des collages de créatures indéterminées, inexpliquées (notamment dans les dessins qui semblent tirés des carnets de Hendrik Hegray), mais aussi par des interludes « cosmiques » où l’on reconnait la mise en scène si particulière de Jonas Delaborde. Il y a donc là tout un ensemble d’éléments graphiques qui ne cherchent ni à être beaux ni à être jolis, mais qui sont tout simplement emplis d’une saveur douce-amère, d’une sorte de joie triste, opaque et améthyste. On est dans un livre comme on en croise rarement, un livre où l’on peut tout et rien lire, un livre qui saisit 2009 et sans doute aussi 2010 comme peu d’autres le feront jamais. Il faut dépasser le ‘scandale’ du titre, oublier les provocations pour saisir pleinement le déroulé de ce qui se passe là, de ce qui y est raconté  et montré : les débuts pernicieux d’un siècle encore indéfini.

Pour l’acheter : naziknife@gmail.com (18e port compris pour la France) ou à Paris : Bimbo Tower, Yvon Lambert, Un Regard Moderne, Philippe Le Libraire, Arts Factory Winter Show…

Dans quel état d’esprit étais-tu au moment de faire ce livre ? Etait-ce une commande de l’éditeur ?

J’ai montré une série de dessins en couleurs, non publiée, à Benjamin Sommerhalder, de Nieves, qu’il a aimés – suffisamment en tous cas pour me proposer de sortir un nouveau livre chez eux. Il m’a donné les dimensions et le nombre de pages (les mêmes pour tous les ouvrages de cette mini collection). Je pense qu’il s’attendait à ce que j’adapte la série de dessins que je lui ai montrée à ce format mais j’ai préféré dessiner un nouvel ensemble d’images directement pensées pour le format des doubles pages.

La couleur est un des éléments frappants du livre : est-ce une nouvelle technique à explorer ?

En fait j’ai acheté des nouveaux feutres à alcool qui me plaisent beaucoup et ces dessins sont en partie le résultat de ce nouveau plaisir.

J’utilisais aussi beaucoup de couleurs en bombe dans mes sculptures, et maintenant que je fais moins d’objets et d’installations, faute de place, la couleur arrive massivement et de manière presque automatique dans mes dessins.

Tu dessines des paysages moins abstraits qu’avant, mais qui demeurent pourtant assez surréels. Qu’est-ce qui t’inspire lorsque tu les conçois ? Est-ce que tu sais par avance ce que tu vas dessiner ?

J’ai quelques idées un peu théoriques et fumeuses sur la représentation des volumes, l’imbrication des plans, l’utilisation des motifs, l’absence d’ombres, l’image comme objet / l’objet comme image, … que j’essaie de retravailler à chaque nouvelle série. J’essaie d’être à chaque fois plus ambitieux dans l’articulation de ces questions qui m’excitent et m’amusent assez, en fait.

Ensuite il y a un livre de photos des monuments de Rome, qui date des années 30, et que j’ai trouvé à la librairie Grand Guignol, à Lyon. Les photos dans ce livre sont retouchées de manière à faire disparaître les piétons et les touristes des ruines, ce qui donnait une sensation d’absurde qui me plaisait beaucoup.

Enfin, la référence la plus claire est celle faite à De Chirico (le DC du titre = De Chirico). J’avais cette idée d’un projet d’urbanisme futuriste et inutile, faite de bâtiments en ruine dont les habitants seraient absents par définition, l’utopie sociale comme décor pur, une sorte de contresens. Ça n’est plus si clairement défini au final, mais j’aimais bien ce nom de « De Chirico 3000 », qui m’évoque une sorte de projet de ville en carton-pâte et en hologrammes, donc je l’ai gardé.

Le « Born Again …» est ironique. Il cite entre autres le « Born Again To Die » de Sick Llama, un bon disque de bruit – j’aimais aussi la tonalité très exaltée que ça pouvait apporter.

Ce livre, d’après son titre, fait partie d’une série. Peux-tu en expliquer la raison et le concept ?

Il s’agit juste de mes ouvrages conçus en solo. Ffor, c’est « F pour … », un projet d’inventaire du monde par la lettre F. Finalement, je n’ai jamais réellement appliqué ce principe, sauf pour le premier numéro, et encore, de manière détournée : « F for Ghosts Masks » (Ghosts = fantômes, donc indirectement, ça donne F pour fantômes, c’est très tiré par les cheveux, je sais). Je me suis dit ensuite, que par essence, le mot fantôme n’avait pas à apparaître, donc c’est devenu juste Ffor. Les premiers numéros ne sont pas très bons, et ont heureusement été édités en très petites quantités.

Où en es-tu avec les collages et la photo ?

Je collectionne les catalogues d’ameublement (comme celui d’Habitat) et les numéros de magazines d’archéologie que je découpe consciencieusement. Je continue à assembler des images entre elles mais j’ai du mal à envisager un projet éditorial cohérent autour de mes seuls collages papier.

Par contre, j’ai réalisé la conception graphique d’un catalogue sorti aux Editions de l’Ensba, uniquement composé de montages informatiques réalisés à partir de photos et d’images vidéos et ça m’a ouvert quelques perspectives. Je prends pas mal de photos dans l’idée d’une sorte de catalogue d’œuvres qui n’existent pas, avec beaucoup de plantes, des images de jardins, de potagers.

Ça me fait penser à cette idée qu’on avait eu avec Hendrik de faire un film. Je voulais que ça soit un film de zombies dans un potager, justement – filmé comme à travers une sorte de webcam placée là et qui nous permettrait de suivre les changements végétaux liés aux saisons, les zombies ne feraient en fait que traverser l’écran et constitueraient au final une « toile de fond », comme si le décor devenait le sujet réel. Il y avait aussi ce projet de raconter l’histoire de la peinture à travers des pizzas filmées en plongée et qui tourneraient comme les disques d’un DJ. D’une certaine manière, c’est aussi des collages, mais maintenant que j’en parle, c’est un peu foutu, on ne le fera jamais.

Que retiens-tu de ta participation à Frédéric Magazine 3 ? Et de ton livre avec Andres Ramirez ? En quoi la collaboration a-t-elle ultérieurement influencé ou modifié ton propre travail ?

Pour ma participation à FM3, il s’agit surtout d’une commande de Stéphane (Prigent), qui m’a proposé de participer à « son » chapitre. Il n’y a pas eu des masses de discussion : j’ai bossé à fond sur une série cohérente et qui pouvait s’inscrire dans leur projet. Ça leur a plu et ça colle assez avec le chapitre en question, notamment avec les dessins de Yu Matsuoka, que j’aime beaucoup. Il me semble qu’il y a une unité dans ce chapitre.

Le livre avec Andres est un drôle de truc. Je suis content que Bartolomé de Kaugummi l’ai sorti, parce que je ne crois pas que ça soit un objet très glamour, très facile ou même très joli. Je connais Andres depuis quelques années maintenant et j’aime beaucoup ses dessins, depuis longtemps. J’étais très impressionné par ses piles de cahiers remplis de dessins et j’étais persuadé qu’il fallait en faire quelque chose. On a sélectionné des ensembles cohérents parmi ses nombreuses séries de dessins que j’ai associés à des images que j’ai réalisées dans cette perspective, un catalogue de design pauvre, plat et gris, plein de globes aveugles et de trames maladroites. J’ai ponctué le tout avec des images de ruines, qui nous inspirent tous les deux. On a de toute façon des recherches parfois très parallèles : la sculpture dans le dessin, une humanité absente, l’intensité de la destruction et du vide, etc …

Depuis je l’ai invité dans Nazi Knife et je pense qu’on retravaillera ensemble, même s’il est beaucoup plus rapide et prolifique que moi.

De manière générale, je me nourris beaucoup de mes collaborations. Je pique un paquet d’idées, pas forcément formelles d’ailleurs, mais des attitudes, une liberté de ton, une acuité – enfin j’essaie. J’ai toujours le sentiment d’être une éponge, mais heureusement j’arrive le plus souvent à retravailler suffisamment le matériau d’origine pour que mes vols passent inaperçus.

Dans le cas spécifique d’Andres, je crois pouvoir dire qu’en plus on s’est mutuellement pas mal influencé, j’ai vu comment il a parfois retravaillé des idées que j’ai pu esquisser dans une pièce ou dans un dessin, souvent pour un meilleur résultat que moi d’ailleurs. Donc je n’ai pas de scrupule à lui chourer des choses quand je peux.

Où en es-tu de Nazi Knife ? Quels projets pour le prochain ?

On travaille conjointement avec Hendrik sur les deux prochains numéros de Nazi Knife (NK#6 et NK#7). On va essayer de sortir le #6 à la rentrée, mais donner une date de sortie précise porte un peu malheur.

Des textes d’orientation ont été écris et envoyés aux artistes sollicités, comme des directives parcellaires de la Dharma Initiative – enfin j’aimerais qu’ils les reçoivent et s’en servent un peu comme ça. Il y a une idée générale, une direction plus claire (ou plus unifiée, plutôt) que pour les numéros précédents, qui sera souterraine à l’ensemble du #6. On pourrait dire : un inventaire des objets, des livres et des images qu’on pourraient retrouver dans une cabane de jardin au milieu du désert mexicain en 2666. On a contacté plusieurs artistes, présents pour certains dans les numéros précédents. On peut donc déjà dire qu’on aura probablement des contributions de CF, de Mat Brinkman, de Julien Carreyn, de Leon Sadler, de David Douard, de James Ferraro, de John Olson, etc …

On travaille aussi déjà sur le numéro #7, au personnel beaucoup plus réduit, et qui suivra lui aussi des directions invisibles et contradictoires – les poubelles de la culture vs. l’architecture constructiviste, en gros.

Et puis maintenant que le milieu du dessin est définitivement « cool », on essaie aussi de s’en éloigner. Nazi Knife ne sera pas « cool », ni « sympa ».

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