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Archives de Tag: jazz

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En 2010, on ne sait plus exactement où l’on est, où l’on en est avec la musique, les musiciens et les disques. On ne le sait plus, parce que, d’un coup, tout se passe comme si le temps s’était replié sur lui-même et que toutes les époques se confondaient, se superposaient, devenaient extrêmement visibles d’un seul coup, toutes ensemble. Et du coup, par cette visibilité donnée à tous et toutes, plus rien ne semble daté, issu d’un moment donné. C’est ce que je me dis en écoutant le coffret qui reprend les 3 albums de PE Hewitt, datés de la belle époque 1968-1970, sorti sur Now Again, sous-division du label Stones Throw sur lequel officie Madlib. Madlib qui a à son actif plusieurs disques oscillant entre hommage et pastiche malin à ses héros des années 70, en citant certains sciemment (Stevie Wonder, Weldon Irvine) et en inventant d’autres (Monk Hugues…). Du coup, cette redécouverte soudaine de 3 albums obscurs d’un inconnu, PE Hewitt, en dit long sur 2010. D’abord parce que cette redécouverte s’inscrit dans un millier d’autres découvertes issues des années 1930 à 1980, qui n’arrête plus d’arriver à nous, tous genres confondus (du blues rural à la new wave goth, au funk indé, etc.) – elle est un indice du kaléidoscope musical qui n’arrête plus de nous parvenir depuis le passé et qui avait été longtemps occulté par les artistes les plus connus. Ensuite, parce que, dans le fond, on se dit, en arrière-pensée, que ce disque n’est peut-être pas vrai, que les trois albums qui le composent auraient tout aussi bien pu être faits aujourd’hui, par Madlib ou un autre. Le temps se confond avec lui-même. Enfin, se pose la question du temps : qui a encore le temps, aujourd’hui, d’écouter attentivement toute cette musique ? Finalement, j’ai parfois envie de tout arrêter, pour ne plus écouter qu’un album de John Coltrane, un disque des Beach Boys, etc. En 2010, je comprends un peu mieux le titre de ce disque obscur de Thurston Moore : Pleave just leave me (my Paul Desmond), avant de remettre un disque sur la platine. Un disque nouveau, forcément.

J’ai acheté ce disque en vinyle il y a plus de dix ans, à l’époque où je pourchassais les Sun Ra à la trace et ebay n’existait pas encore. Je l’ai acheté à Mark, dans sa chambre de bonne de la rue La Bruyère. Ou plutôt je l’ai échangé contre un autre disque, peut-être un Marion Brown. Je me souviens que juste après, je suis allé voir un concert de Stereolab à la Boule Noire, pas loin de chez Mark. Je n’ai écouté le disque de Sun Ra qu’après le concert. Et j’y ai entendu les mêmes sons que Stereolab utilisait – ou en tout cas est-ce ainsi que j’ai rêvé tout cet enchaînement de musiques, à base de moog, d’orgues électriques, de sons tendus qui arrivent d’un coup dans le mix. Media Dream est un frère jumeau de Disco 3000, un de mes disques préférés de Ra : les deux disques ont été enregistrés en Italie, en 1978, en petite formation. Ra y utilise un synthétiseur italien, un Crumar, qui inclut une boîte à rythmes assez basique mais efficace. J’ai toujours aimé Media Dream, mais un peu moins que Disco 3000. Récemment, le label Art Yard a entrepris de rééditer ces deux disques. D’abord en vinyle. Puis, récemment, en CD. D’abord, Disco 3000 : une version double CD, splendide, qui inclut toute la session, inédite. Et maintenant, Media Dream, lui aussi en version longue, qui permet d’écouter des morceaux dans leur version intégrale et d’autres, inédits. Un vrai bonheur, mais pas uniquement pour les maniaques de Ra. Les autres y trouveront leur compte tant cet album est extra-terrestre. Certaines nuits, je rêve d’assister à l’enregistrement de ces sessions, d’être dans la salle, sur scène, dans les étoiles.

Ma version originale de l’album, en vinyle, comporte un label (un rond central, dit-on dans les milieux éclairés) presque découpé à la main et semblable à celui ci-dessus. Cette image m’a toujours intriguée, fascinée. Ou plutôt, c’est le fait que Sun Ra ait choisi de s’approprier des images issues de la mythologie égyptienne qui me fascine. Et puis, le découpage artisanal, le collage, la photocopie, le papier bon marché, utilisés pour façonner cette étiquette : tout cela, cette sensation d’artisanat, ne peut que me plaire, tant elle déborde d’humanité, de fragilité aussi.

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