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Archives de Tag: free jazz

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Bien que nous ayons le même éditeur, Guillaume Belhomme, Philippe Robert et moi, ne nous sommes jamais rencontrés. Mais je corresponds régulièrement avec Philippe, qui avait fait une belle liste folk pour ce blog et dont le livre sur le folk anglo-saxon vient de sortir (et il est très recommandé : on y découvre des disques jusqu’alors inconnus et très attirants). Ensemble, ils font un fanzine autour du free jazz : Free Fight. Du coup, alors qu’ils préparent le numéro 2, je leur ai demandé une liste de leurs disques free favoris. Philippe Robert : « A l’initiative de Guillaume (Belhomme), à qui l’on doit trois ouvrages sur le jazz (une anthologie en deux tomes, une biographie d’Eric Dolphy), nous avons entrepris, lui et moi, d’explorer nos discothèques respectives à coup de chroniques d’albums plus ou moins rares que nous possédons en vinyle, et issus du free jazz ou de ses parages. A chaque texte correspondent des photos personnelles, comme autant de mises en abymes et de correspondances. Le résultat s’appelle Free Fight, This Is (Our) New Thing, c’est une petite publication A5 éditée à 100 exemplaires. On peut trouver sur le site du Souffle Continu les derniers exemplaires disponibles du premier tome. Le second volet paraîtra quant à lui en janvier et peut être pré-commandé directement sur le Son du Grisli »

La liste de Guillaume Belhomme :

Jacques Coursil : Way Ahead (BYG Actuel, 1969) Le free jazz des débuts s’est montré très inventif et on souffre un peu de le savoir à la fois historique et délabré d’un point de vue commercial. Malgré tout, les disques sont encore là aujourd’hui… C’est l’histoire du monde. Voilà le regard que porte aujourd’hui Jacques Coursil sur les enregistrements sous-payés de disques ensuite plusieurs fois réédités. Son Way Ahead est de ceux-là pour être estampillé BYG. Avec Arthur Jones, Beb Guérin et Claude Delcloo, le trompettiste y sert avec emphase deux compositions personnelles et une partition gigantesque de son mentor Bill Dixon.

Dieter Scherf Trio : Inside-Outside Reflections (LST, 1974) En l’accueillant dans sa série « Unheard Music », la label Atavistic aura permis à Inside-Outside Reflections de se faire réentendre. Cet enregistrement de 1974 célèbre une entente germano-polonaise au son des escarmouches de Dieter Scherf (souffleur en saxophones ou clarinettes et frappeur de piano), Jacek Bednarek (contrebassiste à l’archet emporté) et Paul Lovens (batteur échappé du Globe Unity Orchestra). Non pas adaptateur du free jazz américain en Europe (qu’il défendit aussi dans le groupe Weisbaden), Scherf, mais compositeur de conflits sonores assez parlants pour l’enjoindre d’en rester là. 

Per Henrik Wallin : The Stockholm Tapes (Ayler, 1975-1977) Un free jazz accroché à la partition est-il un free réfléchi, voire un free évolué ? Plutôt un free à dénaturer avec respect suggérerait le pianiste Per Henrik Wallin qui interrogera sa résistance aux assauts de Lars-Güran Ulander, saxophoniste alto à la barbe aussi drue que l’est son phrasé. Et Peter Olsen n’est pas en reste : les coups qu’il porte à sa batterie enfoncent le clou et les compositions de ses partenaires. Après quoi, Wallin ira de retrouvailles en retrouvailles avec Sven-Åke Johansson et Ulander attendra 2004 pour sortir un premier disque sous son nom – présence de Paal Nilssen-Love.

Rova Saxophone Quartet : As Was (Metalanguage, 1981) Esprit de synthèse capable de trouver l’inspiration dans la musique d’Anthony Braxton autant que dans celle de Morton Feldman, Larry Ochs peut interdire toute référence jazz aux pièces de musique de chambre factieuse qu’il signe pour ROVA – groupe conçu en 1977, né en concert l’année suivante. Exemples donnés sur le septième disque du ROVA : As Was renferme quatre compositions du ténor au free insidieux pour être l’affaire d’embouteillages improvisés au creux de thèmes déjà extatiques.

Marco Eneidi : Final Disconnect Notice (Botticelli, 1993) Si, essayant de définir ce qu’est le free jazz – une musique qui sait ce qu’est devenu le jazz et, pour cela même, cherche à s’en éloigner ? –, on le rattachait à une époque, comment raconter Final Disconnected Notice de Marco Eneidi ?  Il faudrait excuser l’âge de l’élève de Jimmy Lyons et de la recrue de Cecil Taylor : né en 1956, quelle chance avait-il de publier un disque de la force de Final Disconnect Notice ? Au saxophone alto, il y fait œuvres de défoulement ou de contrition avec l’appui solide de Karen Borca (basson), William Parker & Wilber Morris (contrebasses) et Jackson Krall (batterie).

La liste de Philippe Robert :

Archie Shepp : Blasé (BYG Actuel, 1969) Une raucité souvent abrupte, des suavité évoquant Ben Webster çà et là, et surtout la présence de Jeanne Lee et de son chant habité, doublé par les bluesmen Chicago Beau et Julio Finn sur « My Angel » et « Blasé » où l’harmonica rappelle cruellement Kaoru Abe : à écouter en boucles à l’heure blafarde.

Mother Africa : Mother Africa (Palm, 1974) Des musiciens de Philadelphie notamment (Byard Lancaster, Keno Speller), dont un remarquable trompettiste de 21 ans (Clint Jackson III), produits par le Français Jef Gilson pour le compte de son propre label. Trompette, saxophone, basse électrique, batterie et congas : superbe et malheureusement non réédité comme beaucoup des réalisations de cette enseigne.

Blue Notes : For Mongezi (Ogun, 1975) L’heure blafarde, parlons-en : Mongezi Feza, trompettiste de génie exilé en Angleterre depuis sa prestation au Festival du Jazz d’Antibes en 1964, et que l’on peut entendre sur le Rock Bottom de Robert Wyatt, vient de disparaître : ses amis au sein des Blue Notes (Dudu Pukwana, Chris McGregor, Johnny Dyani, Louis Moholo) lui rendent un vibrant hommage. Frissons garantis.

The 360 Degree Music Experience : In Sanity (Black Saint, 1977) Du free de feu en formation relativement étendue, un son de baryton énorme (Hamiet Bluiett), un ténor bien oublié ces temps-ci (Azar Lawrence), et une rythmique endiablée faisant la part belle aux steel drums de Françis Haynes. Quatre longues faces à écouter ’round midnight

Arthur Doyle : Arthur Doyle Plays More Alabama Feeling (Ecstatic Peace, 1993) A juste titre l’un des saxophonistes légendaires du free, découvert sur The Black Ark de Noah Howard, puis entendu aux côtés de Milford Graves, Alan Silva ou Rudolph Grey. Kim Gordon de Sonic Youth lui a rendu hommage sur « Kim Gordon And The Arthur Doyle Hand Cream ».

Depuis quelques jours, les seuls disques qui arrivent à tourner à la maison dans la journée sont des albums de jazz : Phil Cohran, Miles Davis, Sun Ra, John & Alice Coltrane – et celui-ci, dû aux inconnus East New york Ensemble de Music, dont j’avais longtemps entendu parler et finalement trouvé dans une belle nouvelle édition en vinyle. On s’y perd dans quatre morceaux menés par un vibraphone et un saxophone, habités et illuminés de l’intérieur par une suite de percussions magistrales. Le tout date de 1974, provoque une joie indéniable de la première à la dernière note : des notes aux accents orientaux, aux harmonies arabisantes, arrivant là 10 ou 15 ans après les premières excursions de Yussef Lateef ou Ahmed Abdul Malik, qui avaient fait entrer l’Orient et l’Est dans le Jazz des clubs de NYC ou Chicago. En 1974, cette musique a aussi été nourrie par les années du free, Malcolm X, les Black Panthers, la Blaxploitation, les expériences de Sun Ra, les inventions soniques de Milford Graves, Bobby Hutcherson, Larry Young, Pharoah Sanders. La musique qui se déploie si joliment là, cherche quelque chose de spirituel ; elle est moins éthérée ou bourdonnante que celle d’Alice Coltrane, mais tout aussi habitée, par un esprit qui, 37 ans plus tard, n’a rien perdu de son acuité.

Plusieurs années sans écouter ce disque et tout à coup l’envie me prend. Totalement oublié au profit de l’autre album du groupe (paru chez ESP et comportant la participation de Leroi Jones sur le fabuleux Black Dada Nihilismus), Mohawk n’en est pas moins un immense disque de jazz, de free jazz, un fabuleux disque tout simplement. Il pourrait bien ne l’être qu’à cause de ses musiciens, tous très révérés dans leur milieu, à commencer par John Tchicai, saxophoniste passionnant et Milford Graves, qui est l’un des trois grands batteurs du free (avec Rashied Ali et Sunny Murray). Mais même en ignorant les identités de chacun, le disque tient debout tout seul, animé par une tension palpable, le menant d’un calme trouble à des envolées saisissantes, empruntant des chemins difficiles mais jamais compliqués, mettant en oeuvre une musique qui regarde en soi pour tenter de comprendre la brutalité du monde, le manque de poésie, l’absence de candeur. Le Free Jazz, c’était une histoire de candeur, de déflagrations inconscientes et irrévérencieuses faites par des gamins qui s’ignoraient, qui ignoraient leur état de poupons adultes ayant de l’énergie à revendre.

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