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Throbbing Gristle est apparu dans ma vie un jour de désœuvrement. J’étais chez Parallèle, j’y ai acheté un exemplaire de l’édition française de Second Annual Report et j’ai été estomaqué, immédiatement, par la deuxième face du disque, le premier du groupe : un long morceau qui semblait planer tout en étant douloureux, et qui faisait office de bande-son pour un film de Derek Jarman. 20 ans plus tard, ou à peu près, je me suis retrouvé à Londres et je vois encore chaque image de chaque instant de cette heure passée dans une salle de réunion anonyme d’un hôtel d’affaires sans charme, en compagnie des quatre personnes qui composaient Throbbing Gristle : Genesis P-Orridge, Chris Carter, Cosy Fanni-Tutti, Peter Christopherson. J’étais là, avec eux et ils se retrouvaient ensemble dans la même pièce pour la première fois depuis des années, pour évoquer TG et le coffret de disques live qui venait tout juste de sortir en CD. De toutes les interviews que j’ai pu faire, celle-là demeure la plus forte, la plus épuisante : jamais, je n’ai été confronté à quatre personnalités aussi vives, aussi charmantes et complexes à la fois, chacune brillant d’un inénarrable brio, d’une intense lueur, chacune à sa façon. Dans mon souvenir, Genesis était d’un charme fou, en pleine mutation androgyne, les dents dorées, la poitrine saillante, le treillis impeccable. Cosey, malgré son âge, était tout aussi belle que sur les photos de 1976. Chris était celui qui parlait le moins, mais le faisait avec un tranchant très inspirant. Sleazy Christopherson, lui, était le plus marquant, celui qui dégageait une vraie aura, un charisme rayonnant de sa présence à ses paroles. Il y avait là du talent, mais aussi une forme de génie. Je me souviens avoir parlé avec lui du fait que TG passait avant les concerts des morceaux de Martin Denny, auquel ils avaient rendu hommage sur la pochette d’un de leurs disques. Je me souviens de sa voix, je me souviens m’être dit qu’une heure avec ces quatre-là était riche comme une éternité et que ce n’était tout de même pas suffisant. J’avais eu, je crois, la même sensation en interviewant 10 ans plus tôt, les quatre musiciens de Can – mais rencontrer TG était encore plus inespéré, presque dangereux – mentalement. Désormais, Coil est entièrement enterré, TG n’existe plus, mais ce soir, demain, les autres jours, leurs disques demeureront et il faudra écouter sans pleurer les échos de The Dreamer Is Still Asleep, les vagues de United, les frissons de cette musique que l’on ne jouera plus ailleurs que dans le noir.

Dix ans déjà que ce morceau de Coil me trotte dans la tête, revient fréquemment, comme une évidence, une obsession belle et charmante, qui met de l’ordre dans les idées, plutôt que le contraire. D’autres révèreront Coil pour d’autres raisons, d’autres grands disques, mais ce morceau, sa mélodie, son chant, ses échos et ses synthés, son ambiance de monde endormi, de sombre bonheur enfoui, résument tout ce que j’aime chez ce groupe trop vite disparu, trop méconnu encore. Parfois, ce morceau, comme une poignée d’autres, revient à point nommé dans ma tête pour illustrer quelque chose, souligner un moment alors que je ne m’attendais pas à son retour, justement là. Et puis, l’autre soir, il ne m’a pas quitté, s’est mis en boucle durant les deux heures et trente minutes que durait Inception, le film de Christopher Nolan avec Leo DiCaprio. Ce film, en quelque sorte, ne me semblait rien d’autre que l’adaptation sur grand écran de ce morceau si élégiaque de Coil, tentant d’en saisir par la fiction tous les paradoxes, l’amplitude et la profondeur, mais sans y parvenir vraiment. l’univers de Coil, après tout, est plus proche de celui de Cronenberg et Inception évoque Existenz, sans sourciller. Surtout, le film m’était pénible par sa musique, soulignant chaque geste, chaque fait, sans subtilité, ni délicatesse. Il faudrait remettre le film à plat, y incruster la musique de Coil : cela lui ferait sans doute gagner de la subtilité et de l’implicite.

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