My Bloody Valentine, une histoire d’anciens

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Il y a 25 ans, My Bloody Valentine avait de l’importance par sa façon, avec 4 ou 5 autres groupes (Sonic Youth, Nirvana, Dinosaur Jr, Loop, Spacemen 3), d’introduire une forme de brutalité sonore dans la pop – un mélange alors tout à fait inédit. Beaucoup plus dures que celles de ses suiveurs du shoegazing, les sonorités de MBV reposaient sur un mélange plutôt effrayant de rythmiques martiales, de feedback surstratifé, de structures mêlant guitares terriennes et évanescence vocale, frôlant la limite entre l’abstraction et la pop, entre Merzbow et les Pastels. Au passage, sous l’influence conjuguée d’Andrew Weatherall et Primal Scream, le groupe incorporera des éléments de dance music dans son répertoire, créant un hybride monstrueux entre son identité propre (définie par Isn’t Anything) et celle de son époque (la House, le passage entre 1989 et 1991) : Loveless. Ce disque-là, pour beaucoup, est essentiellement le dernier grand disque de rock à guitares, le dernier qui aura en tout cas tenté quelque chose avec cet instrument, qu’il mettait dans des paradigmes jusqu’alors inexplorés. Depuis, silence radio sur ce front – et pas uniquement de la part de MBV. Car, on a beau prêter à ce groupe des suiveurs et imitateurs, il n’y en a pas eu un seul pour faire aussi fort que lui : c’est à dire tenter, dans un contexte pop, une remise en question du genre même. A la réécoute, Loveless a bien quelque chose d’hybride, d’hystérique presque, tant on y sent une urgence d’époque, une montée et une descente (et vice-versa) de drogues d’alors. L’attente, donc, n’en était pas une, car, considérant tout cela, il était impossible de composer un successeur viable à Loveless (et Isn’t Anything – les deux, au fond, vont bien de paire). Car, l’époque avait vite changé et, surtout, ce qui faisait le son du groupe, son attaque brutale, sa façon de mettre du bruit dans sa musique, était passé ailleurs. Les années 90 et 2000, avec leur cortège post-noise, de Fennesz à Wolf Eyes, auront tôt fait de diluer la brutalité de MBV, de métamorphoser son esthétique singulière en quelque chose d’un peu banal. Demeure la beauté des chansons – et des perles comme No More Sorries ou You Made Me Realise ou To Here Knows When ont ceci pour elles : ce sont des chansons portées par une grâce d’écriture avant même d’être habitées par un son, une esthétique ou une époque. Alors, la question qui entoure mbv, nouvel album, n’est pas tant celle du disque lui-même (un bon album ? c’est, d’écoute, un album de MBV, comme un roman de Patrick Modiano est un roman de Patrick Modiano). La seule chose qui compte, du coup, ce sont les chansons : y en a-t-il une, voire plusieurs, qui accrochent l’oreille ? Y en a-t-il qui font sens, aujourd’hui ? Evidemment, au coeur du disque, se pose ce morceau, is this and yes, tout en orgues planants, d’une simplicité presque enfantine, berceuse presque, qui transcende beaucoup de choses, porte une idée de ce qu’est MBV, de ce qu’est mbv aussi : la traversée d’un rêve éveillé, le rêve d’un retour qui n’en est pas un, tant nous sommes dans un territoire familier (ce morceau mis à part) – un territoire d’où, tout de même, l’hystérie, l’urgence, la rapidité, ont été évacués au profit d’oraisons familières. New You, aussi, appelle une lenteur bienvenue, une étrange accalmie, avant le déchainement plutôt inattendu des derniers morceaux du disque qui semblent des démonstrations de sonorités nouvelles, cachées derrière les anciennes. Il y a bien là un jeu de construction, un jeu de piste : mbv semble fait à moitié de réminiscences, de choses qui auraient pu être faites il y a vingt ans (Only Tomorrow aurait pu être sur un disque d’hier, sans complexe) et pour l’autre moitié d’indices précaires pointant de nouvelles pistes soniques, timidement esquissées, quasi enfouies. Etrangement, les meilleurs morceaux de mbv sonnent comme s’ils se confondaient avec ceux de l’époque Loveless. La crainte, au fond, qui va avec tout cela est bien celle de la pertinence globale de l’ensemble en 2013 : Il y a 25 ans, nous écoutions ce groupe parce qu’il nous perforait les tympans, détruisait nos oreilles. Désormais, il s’écoute avec la nostalgie de ces mêmes oreilles abîmées, le temps de la vieillesse en plus. Son naufrage, aussi ?

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23 commentaires
  1. SB a dit:

    « Désormais, il s’écoute avec la nostalgie de ces mêmes oreilles abîmées, le temps de la vieillesse en plus. Son naufrage, aussi ? » N’est-ce pas la toute la pertinence de ce disque ?

  2. RZB-DRK a dit:

    Au passage :
    « La vieillesse est un naufrage » disait Bernadette à propos de son Jacques, en citant je ne sais plus quel écrivain.

    A part ça :
    Je me demande encore si MBV, justement, n’était pas seul capable de composer un « successeur viable à Loveless ».
    En tous cas ce ne sera pas ce disque, dont certains font déjà l’un des sommets du psychédélisme au XXIe siècle ?!
    Il ne faudrait donc plus s’attendre à rien, du côté du « contexte pop », dans la « remise en question du genre même » ?

    Trop d’attente, trop d’enjeux.

  3. Beau texte, finalement, qui nous interroge sur la manière dont nous appréhendons la musique aujourd’hui par rapport à il y a 20 ans. C’est finalement peut-être plus important que cet album, venu bien trop tard, qui ne connaitra probablement pas la postérité de ses deux prédécesseurs.

  4. SB a dit:

    J’ai juste envie d’aimer ce disque justement parce que ce type de disques est toujours un ratage monstrueux et a cause de ce « trop d’attente, trop d’enjeux ». C’est un disque qu’ils auraient pu sortir 6 mois après Loveless, ce qui alors aurait surement été une catastrophe, mais la, 20 ans plus tard, je le trouve assez addictif et finalement bien plus frais que la techno kilométrique qu’on s’envoie en ce moment (je suis un gros fan de techno, mais honnêtement quand je vois les sorties depuis le début de l’année, ça tourne vraiment a la recette) . Alors, certes il n’est pas parfait, mais la musique qu’on aime n’est jamais parfaite et ce sont ses défauts et surtout sa singularité qui font son charme. Paradoxalement, ce disque en 2013 est une vraie bouffée de fraicheur. Ceci dit, je peux me tromper…

    • hh a dit:

      oh l’autre c’est l’aficionada de jungle et de beaux ouvrages qui nous dit ça !!

  5. RZB-DRK a dit:

    Bob Dylan et « Tempest »,
    Neil Young et « Psychedelic Pill »,
    Scott Walker et « Bish Bosch »,
    David Bowie et « The Next Day »,
    My Bloody Valentine,
    etc.

    Les réalisations des vieilles figures légendaires sont-elles vraiment à la hauteur des éloges qui leur sont désormais quasi invariablement réservées ?

    Ce ne fut pas toujours le cas. Alors, regain de créativité ? Cela m’étonnerait assez.
    Les albums ci-dessus, globalement bons mais guère novateurs (y compris le Scott W., et a priori le Bowie d’après le peu qu’on en sait pour l’instant), ne sont que des productions supplémentaires dans des oeuvres passablement chargées (sauf pour MBV) et déjà historiques.

    Des Modiano de plus pour reprendre Joseph, des Modiano toujours empreints d’une certaine qualité donc, et reconnaissables avec ça, c’est déjà pas mal, O.-K. (les Stones et quantité d’autres, sans se caricaturer, n’en sont plus capables depuis longtemps) : néanmoins est-il nécessaire d’en faire tout un fromage ?

  6. Pivert a dit:

    sur ce nouvel MVB , il y a un truc qui manque terriblement je trouve c’est la voix de Belinda beaucoup plus présente sur les 2 albums précédents , or c’était cette douceur vocal qui arrivait à structurer et jouer avec la force sonique du groupe. Si apparement ( ? ) elle fait toujours partie du groupe qui a pondu ce nouvel opus, son absence vocale rend les morceaux moins intéressant, plus filandreux.

    PS : Le coup de la track n°3 avec les nappes d’orgues qui serait « d’une simplicité enfantine, une berçeuse » dixit Mister Ghosn, non là franchement c’est du foutage de gueule, ça s’appelle de la soupe.

  7. joseph a dit:

    Mange plus de soupe Pivert, ça t’évitera de pleurer Bilinda.

  8. olivier a dit:

    Difficile d’avoir une opinion et de commenter avant d’avoir vraiment écouté: pour l’instant c’est juste fou. C’est un disque que l’on attendait plus et il est là! Juste là! Le jour où est mort Elvis on s’en est toujours foutu. Moi je me souviendrai du jour où est enfin sorti le successeur de Loveless…:

  9. Le mythique successeur de « Loveless », peut être la plus grande Arlésienne du Rock, bon album ou pas ?? Indispensable ou inutile ??? Dépassé, futuriste ou ancré dans notre période ??
    Je ne sais pas, ne l’ayant pas encore écouté. En tout cas, cette sortie que l’on peut qualifier « d’historique » risque de faire du bruit, de provoquer des débats (la preuve ici).
    Magnifique texte à l’analyse pertinente et percutante. Un condensé d’émotions et de nostalgie, une superbe réflexion sur notre rapport à la musique, à un groupe mais aussi au temps qui passe…..Merci !!!
    A +

  10. globe sale a dit:

    FLYING SAUCER ATTACK

  11. Motus a dit:

    de toute façon j’ai toujours préféré Ride à MBV

    • olivier a dit:

      Tiens quelqu’un m’a fait le même coup hier: mais c’était aussi un fan de simple minds…

  12. veyne a dit:

    Vous êtes bien sévères, la pertinence de tout cela moi je la mesure au plaisir que j’ai à écouter Only Tomorrow et quelques autres titres en boucles depuis dimanche, peut-être que ça aurait pu être enregistré il y a 20 ans et alors ? Je trouve que le son a changé, plus précis, il y a des larsen fugaces que je n’avais jamais entendus auparavant.

    C’est beau tout simplement et ça me suffit.
    Certains artistes se réinventent sans cesse, Miles Davis, Bob Dylan par exemple, d’autres ne font que ce qu’ils savent faire, avec plus d’exigence encore, tant que Cecil Taylor fera des solos je l’écouterai enfoncer le clou avec le même plaisir. MBV pareil et 22 ans plus tard c’est encore mieux, j’avais presque oublier à quel point j’aimais ça.

  13. andré a dit:

    coucou défenestration

  14. RZB-DRK a dit:

    Euh, y’a pas que les solos non plus chez Cecil Taylor, l’Unit est assez terrible, et étend l’idée de clusters, tout comme l’avalanche allant de paire, à tous les membres d’un groupe soudé comme assez peu. Mais je m’égare… Il est vrai, toutefois, que tous ses disques (à CT) sont au moins très bons, et très proches la plupart du temps passé une certaine période — le même clou donc, très vite, oui.

    Miles c’est autre chose, il se renouvelle sans cesse, effectivement, comme un Bowie d’ailleurs, mais toutes les périodes sont loin de se valoir : à partir de « Tutu » c’est le début de la fin, non ?

    Quant à Dylan, c’est le même problème, en plus évident encore : tous ses disques sont très loin de se valoir ; il y en a qui ne sont guères intéressants, à tous points de vue, et peu inspirés — des hauts, très hauts, et beaucoup de bas, très bas (sauf pour les fidèles, que je comprends très bien, dans le style de Skorecki, et puis Dylan, à chacun le sien, non ?)

    Je n’ai pas l’impression que MBV se renouvelle beaucoup, et la précision du son évoquée, n’est, selon moi, pas très convaincante, mais tout dépend aussi de ce sur quoi on écoute ce disque, plutôt pas mal, agréable, mais qui ne mérite somme toute pas tout le battage médiatique qu’il y a déjà autour, sous prétexte qu’on a poireauté pendant vingt ans.

    Radu Malfatti, dans une interview accordée à Peace Warriors je crois, ou Revue & Corrigée, ou paristransatlantic.com je ne sais plus, développait, autour des oeuvres de chacun et applicables à tous, les idées de « progression », de « stagnation » et de « régression » …
    Cecil Taylor par exemple, après avoir donné dans la « progression » (de son disque avec CVoltrane aux impros avec l’Unit c’est flagrant), serait depuis bien des années dans la « stagnation », sans que ce soit préjudiciable d’ailleurs.
    Et quant à MBV, …. je sais, on s’en fiche… O.-K.

    J’achèterai cet album, mais je l’écouterais moins souvent que « Loveless », Spacemen 3 et l’intégrale de Galaxie 500 (« stagnation »).

    • veyne a dit:

      Complètement d’accord sur le Cecil Taylor Unit (énorme) mais je parlais vraiment de ses solos (exemple qui m’est venu immédiatement à l’esprit et sans faire de comparaisons de bistrot il y a sans doute un lien dans le déluge, la puissance, l’harmonie, la ritournelle cachée avec MBV) depuis disons les années 80, Tutu et après le problème c’est Marcus Miller, mais jusqu’à la fin Miles, en concert surtout, ça tenait vraiment la route.

      Ok aussi sur Dylan, bien que ce cher Skorecki me fasse replonger régulièrement, j’aurais pu parler de bien d’autres, Gainsbourg par exemple, la progression ou la stagnation ne sont pas des arguments pour moi, c’est là où je voulais en venir, ça m’intéresse d’un point de vue historique mais du point de vue artistique pas plus que ça.

      Et donc le fromage, oui ce n’est pas la peine, dans un sens comme dans l’autre, mais je trouve que les réactions à ce disque sont souvent violentes. Les 22 années écoulées ne justifient pas cela, je n’attendais pas particulièrement de suite à Loveless et dimanche ce fut une vraie grande surprise, assez rare, et j’insiste un plaisir. Je n’écoutais plus du tout Loveless, bien dix ans que, mbv ne me quitte pas depuis 3 jours c’est déjà pas mal, on verra, peut-être, dans dix ans…

      • RZB-DRK a dit:

        Oui, dans dix ans ..

        Et puis il y a tant disques que je n’ai pas apprécié plus que ça à leur sortie et que je réécoute régulièrement aujourd’hui : effectivement, ça ne s’explique pas ..

        Offrons-lui donc sa chance.

        (A part ça : Skorecki me convainc presque toujours à propos de Dylan, c’est sa force ; Miles, j’ai du voir tous ses derniers concerts dans le sud, et c’était souvent très bon ; Gainsbourg, oui bien sûr, et il rejoint Miles et Bowie de ce point de vue.)

  15. Patate douce a dit:

    arrêter avec Loveless ! l’album était déjà un ton en dessous de Isn’t anything , pourquoi le prendre toujours en référence ? ça en dit long sur ceux qui apprécient le dernier MVB.

    • veyne a dit:

      Imparable ça comme raisonnement, bravo. Ca en dit long sur ceux qui mettent Isn’t anything au dessus pendant qu’on y est, et puis alors ceux qui mettent Ecstacy encore au dessus j’te raconte pas.

  16. Patate dure a dit:

    Isn’t anything et Ecstacy n’ont rien à voir, le premier était une rupture totale vers un océan sonique jamais entendu et que Loveless ne fait que prolonger. En tout cas c’est l’impression que j’avais déjà à l’époque, le seul truc qui a changé entre les albums c’est la puissance du groupe en concert, vraiment différente entre celui que j’ai vu à Reading en 89 ( mais bon c’était le son pourri d’un festival ceci explique peut être cela ) et le concert à l’Olympia en 92 dont mes tympans saignent encore.

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