J’entends plus la guitare

En découvrant le Sagittarian Domain d’Oren Ambarchi, tout juste publié par Editions Mego,  morceau rythmique de 33 minutes, plongée qualifiée de kraut par beaucoup, mais qui semble plutôt relever de ce qui est une mutation actuelle dans les musiques suivies par ici, à savoir : un regain pour les rythmiques et l’électronique emmêlées – regain sans doute d’abord annoncé par la mutation de Whitehouse en Cut Hands, c’est-à-dire en projet rythmique tribal hardcore et mené par des labels comme Blackest Ever Black – cf. les boites à rythmes de Tropic of Cancer ou encore la réinvention de l’IDM par Raime. Aussi, il suffit d’avoir vu Keith Fullerton Whitman il y a quelques mois jouer à Paris et écouté son récent Occlusions pour Editions Mego, enregistré live, pour voir à quel point l’année en cours semble lorgner vers une étrange musique de danse, à la fois héritière d’Autechre et du free jazz, des machines vintage et des batteurs que l’on pouvait entendre sur les disques ESP et Actuel. Ambarchi, lui, construit un long morceau de transe toute droite, à partir d’un motif répétitif et mordant, une percussion habillée par des volutes de synthés en modulations obliques et des attaques diluées de guitare. ambarchim, par ailleurs, est batteur dans des formations plus noise ou free. Mais là, c’est la ligne droite qui l’emporte, sévère, alignée. Si Steve Hillage avait plaqué une drumbox sur son Rainbow Dome Musick, il serait peut-être arrivé à quelque chose de similaire. En tout cas, après avoir écouté plusieurs fois ce disque, s’est imposée la réécoute d’un des plus beaux disques sortis du Liban : le Old And New Acoustics de Sharif Sehnaoui (sorti par son propre label, Al Maslakh, vers 2010/2011). Guitariste doué, parvenant à improviser à partir d’un langage qui lui est propre, mêlant souvent avec bonheur et justesse, digressions crépusculaires et drones fantômatiques, Sharif Sehnaoui s’éloigne ici de ce qu’on l’avait vu faire pour attaquer sa guitare différemment. Et en faire un objet percussif. Long de 33 minutes, comme le morceau d’Ambarchi, le premier morceau de son album se mute peu à peu pour devenir en son milieu une sorte de romance proto technoïde, répétitive et minimaliste, mais toujours joliment bancale, comme si, au fond, il essayait là tout inconsciemment de créer un morceau de techno, après avoir écouté sur une vielle cassette un enregistrement de Steve Reich. Il y a de la délicatesse dans son jeu et surtout beaucoup de patience. Ce morceau-là est titré To Boldly Go Where No Man Has Gone Before en référence rigolote et ironique à la phrase qui ouvrait chaque épisode de la version sixties de Star Trek, comme pour souligner au fond qu’il n’y a rien de neuf, mais en même temps que tout y est inconnu, surprenant, étonnant. Sur une cassette de 33 minutes par face, on mettrait bien Sagittarian Domain d’un côté et To Boldly Go de l’autre, histoire de les écouter en boucle, laissant tourner la bande jusqu’à ne plus savoir qui a fait quoi à sa guitare et comment le toucher d’un guitariste devient matière rythmique.

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