Des questions à Julien Campredon

Discrètement, Julien Campredon construit une oeuvre littéraire faite de textes courts, récits heurtés, invoquant une forme vénéneuse de pop-culture. La première fois qu’on a tenu un de ses livres entre les mains, on a compris qu’il y avait là quelque chose d’un peu différent, notamment à cause de son titre – brûlons tous ces punks pour l’amour des elfes, réédité ces temps-ci, en même temps que sort un nouveau livre au titre tout aussi post-new age, l’Attaque des Dauphins Tueurs. Julien Campredon a bien voulu répondre à quelques questions par mail, à propos de son travail. Notre conversation, para Facebook, est reproduite ici :

1. Comment as-tu commencé à écrire et qu’est-ce qui a motivé tes premiers récits ?
Tout a commencé avec mon premier texte, Herbert 96 ou l’histoire de l’homme qui parlait à son rasoir, j’ai commencé à l’écrire en terminale littéraire. Durant mes cours de philosophie, une épineuse question me taraudait : pourquoi les filles étaient aussi, comment dire, incompréhensibles ? À l’ombre du radiateur, j’ai élaboré une théorie – qui n’est plus la mienne aujourd’hui, j’ai vieilli – selon laquelle les hommes et les femmes évoluent sur des lignes parallèles qui ne se croisent jamais. Ceci, décliné sur le mode suis-moi-je-te-fuis a donné mon premier texte ; j’ai mis un an et demi pour l’écrire. Un an et demi pour écrire une vingtaine de pages, et ma première nouvelle était née ! Dès le départ, j’avais cette idée qu’un texte est écrit pour être lu et publié, et c’est ceci qui m’a poussé à retoucher et retoucher ce texte. C’est au long de ce long travail d’écriture et de réécriture que j’ai fait mes gammes. Ce texte a été publié en 1999 dans la revue Ragtime – et c’est ainsi que de 1995 à 2004, j’ai écrit mollement, entre deux examens ou deux boulots, me préparant doucement à accélérer le rythme.

2. Tu sembles bien acclimaté aux récits courts : qu’est-ce qui te plaît dans cette écriture ? Un travail de plus longue haleine ne t’a jamais tenté ?
Voyant que j’en avais écrit un, je me suis interrogé sur le format cours, et j’ai compris que la nouvelle longue me convenait parfaitement ; quoique mes idées soient foisonnantes, j’ai naturellement tendance à faire des raccourcis de pensées pour les exprimer. Prenons ma nouvelle avec le Représentant en ronds-points : tout le monde comprend la critique sous-jacente, c’est-à-dire que l’urbanisme moderne semblant se satisfaire d’une prolifération de giratoires injustifiée engendre une destruction certaine du paysage, et que les élus consommateur de ronds-points sont, à défaut d’être fous ou corrompus, vraisemblablement alcooliques (ce qui serait l’explication la plus saine). Dans un roman, je n’aurais pas pu me contenter d’un sentiment, il aurait fallu que je fasse un état du nombre de ronds-points, que j’explicite le travail d’influence du représentant, etc… Pour autant, mon travail de glissement se veut subtil et exigeant, et n’est ni plus ni moins complexe que ce qu’exige l’écriture d’un roman. Quelqu’un qui joue du piano ne sait pas forcément jouer du violon, mais il aura plus de facilité que celui qui n’a jamais touché un instrument. D’ailleurs j’ai écrit un roman, en 2002. Ce roman ne m’a jamais semblé réellement abouti, mais il aura eu au moins le mérite de m’apprendre quelque chose de fondamental : sans idées fortes, un texte quelle que soit sa taille, ne me satisfait pas.

3. À propos de ton livre « Brûlons… » : quand l’as-tu écrit et quels liens vois-tu entre ces différentes parties ?
Du moment où j’ai commencé à écrire, jusqu’à ce que je fasse le choix de donner la priorité à ma carrière d’écrivain, en 2004, je me suis préparé : je commençais à acquérir la technique, la conscience de la nécessité de travail du fond, et la méthode – j’avais d’ailleurs déjà écrit certains textes tels que « Les secrets de ma cuisine », et « De l’homme idéal de ma femme, d’elle, et de ma maîtresse ». De plus, j’avais théorisé ce que je voulais faire et comment – je crois qu’avoir une vision globale de sa démarche est quelque chose d’important ; cette vision est particulièrement exposée dans brûlons tous ces punks, car tout y est abordé : j’ai écrit Tornar a l’ostal ou les mémoires d’un revenant dans l’idée de faire un texte très classique, librement inspiré de Manuscrit trouvé à Saragosse, des histoires autour de l’amour décliné sous toutes ces coutures (rencontre, couple, sexe…), la critique sociale, le Languedoc et la langue d’Òc, le conte, etc… Mais ce qui maintient l’unité du recueil, c’est une espèce de musique d’aventure que j’avais dans la tête, difficile de l’expliquer différemment. Le plus beau dans cette histoire, c’est que Monsieur Toussaint Louverture – maison inconnue à l’époque – a maintenu le livre en librairie plus de cinq ans, et le republie aujourd’hui ! C’est d’autant plus incroyable que tout s’est fait avec des bouts de ficelles. Il y a vraiment eu une progression en miroir entre la reconnaissance de la maison d’édition et le recueil. Je pense également que la force de mes critiques vient du fait que je n’épargne personne pas plus que moi-même ; l’écrivain est l’esclave sur le char du triomphateur romain qui lui susurre : « N’oublie pas que tu n’es qu’un homme ». Je pense que c’est aussi ça, le lien.

4. Tu es édité par Monsieur Toussaint Louverture et Léo Scheer : que t’apportent ces deux éditeurs, en termes littéraires (sans parler du financier) ?
Le livre « Brûlons tous ces punks pour l’amour des elfes», dont beaucoup de textes étaient écrits ou en gestation, prend vraiment forme lors de ma rencontre en 2004 avec Dominique Bordes. Tous deux nous menions depuis un certain temps déjà nos projets respectifs dans notre cave, relativement seuls et désargentés, affûtant nos armes avant de nous lancer à l’assaut du monde, avec une idée assez précise de ce que nous voulions faire. Cette période a été très enrichissante, car nous avons échangé une foule d’idées. La Note de l’Éditeur, de l’Auteur, l’Avertissement au lecteur, le marque-page Gifleadomicile.com (édition de luxe), la traduction en occitan (idem) : toutes ces idées farfelues ont vu le jour par la suite, mais le germe de cette complicité date de cette période. Et puis j’ai écrit la nouvelle « Brûlons tous ces punks pour l’amour des elfes », qui résonne dans mon parcours comme une signature, l’affirmation définitive de ma tonalité ; notre collaboration est alors devenue évidente. Entre temps, j’avais lancé un autre projet, « Boris le Babylonien contre l’Aligot Littéraire », que j’ai publié avec l’Atelier du Gué (réédition prévue pour 2012). Ces deux éditeurs m’ont publié alors que je balbutiais, d’abord en revues (Brèves et MTL), puis en livres, et cela crée des liens très particuliers – ils ont toujours cru en moi.

Léo Scheer, c’est une autre histoire ; après les Punks, Dominique comme moi avions envie d’explorer d’autres territoires, lui de s’investir davantage son travail avec les auteurs oubliés, et moi de chercher à toucher un nouveau lectorat. Je voulais écrire un nouveau recueil en toute liberté, sans être tenu par Brûlons tous ces punks, sans savoir si je devais écrire un roman au préalable. Avec les punks, je crois que ma tonalité a pu paraître représentative de l’esprit de la maison d’édition, MTL me collait à la peau ; or je voulais rester libre de poursuivre ma carrière sans être obligé de « faire » du MTL. J’étais également curieux de voir par la même occasion si mes textes retiendraient l’attention d’éditeurs qui ne m’avaient jamais lu auparavant. Julia Curiel des éditions L.S. est la première à m’avoir contacté pour me publier deux mois après que j’ai eu posté mes petits colis, et j’ai senti qu’on travaillerait bien ensemble, ce qui fut le cas. D’autres maisons ont répondu, mais plus tard. Parmi les refus, il est clair que certains éditeurs ont considéré que je représentais trop MTL – ça m’a été clairement dit.

5. Comment comprendre ton nouveau recueil (dauphins) par rapport au premier (punks) ?
Après que Léo Scheer m’a publié, Dominique Bordes et moi avions envie de retravailler ensemble ; et puis je me suis beaucoup investi pour aider au lancement de cette maison d’édition – j’avoue que j’aimais l’idée de revenir chez Toussaint ; et ce d’autant plus qu’avec la parution de l’Assassinat de la dame de pique, je m’étais affranchi de ce côté « marque ». Désormais, il est clair que lorsque je publie chez MTL, je le fais par choix, par envie et plaisir, non pas par nécessité. Ce livre a donc eu la particularité de trouver un éditeur avant d’être écrit. Je voulais après m’en être écarté reprendre la tonalité de brûlons tous ces punks, mais de manière plus concise, plus ramassée, et peut-être plus féroce, tout en conservant cette apparente nonchalance humoristique originelle. L’Attaque des dauphins tueurs est une charge, une pointe de bois qui éclate en cinq échardes, c’est de la critique sociale, les textes y sont drôles, en tout cas moi, ils m’ont bien fait rire à écrire (je dois parfois me pincer les lèvres lorsque je donne des lectures publiques), et sont tous ancrés dans notre monde contemporain.

Mon premier livre révèle la pensée de mes 25 ans, le second est le livre d’un trentenaire, j’ai 3 poules et un chat, ça responsabilise. Par ailleurs l’Attaque des Dauphins est en quelque sorte la clôture d’une trilogie ; dans la dissertation de mon écriture, les Punks sont la thèse, et la synthèse que constitue l’attaque des dauphins tueurs s’explique aussi à la lecture de l’antithèse, l’Assassinat de la dame de pique. On peut voir Boris le Babylonien contre l’Aligot Littéraire comme en étant l’introduction.

6. Comment perçois-tu l’élocution de ton écriture ? Qu’est-ce qui l’influence de prime abord, selon toi ? Quels sont tes héros littéraires ?
Les deux livres se rejoignent car je les ai écrits sur un mode que l’on qualifierait en musique de majeur, l’Assassinat est en mineur. Quel que soit le « mode », je veux écrire des textes qui claquent, avec des phrases musclées comme des cuisses de rugbymen. Je veux qu’ils exploitent au mieux cette formidable langue littéraire et intellectuelle qu’est le Français, cette même langue que de plus en plus d’artistes jettent à la poubelle tout en affichant une moue d’anglicistes avertis. Pourtant je ne m’en contente pas, car je cherche à donner une perspective en trois dimensions à mes textes – et c’est pour cela que je n’hésite pas à faire surgir l’Occitan lorsque cela se justifie. Je n’ai jamais caché mes intentions ; alors que nos « élites » parlent de germaniser la France, moi je veux latiniser notre littérature. J’espère qu’une nouvelle génération se lèvera, porteuse d’une littérature profonde et ensoleillée ; oui, j’ai eu un rêve, et il s’appellerait l’Aligot Littéraire.

Avant d’en arriver là, enfant, j’ai énormément lu : mon premier livre était une histoire d’esquimau, le second Lassie Chien Fidèle. J’ai pleuré avec le Petit Lord Fontleroy et Rémi sans famille, j’ai adoré Jules Vernes, Paul Féval, Pierre Mac Orlan, André Chamson, Dumas, Tolkien, Moorcork. Little Big Man, fut une révélation ; plus tard j’ai découvert Zola et sa critique sociale documentée, Sven Hassel et son impitoyable dénonciation de la guerre comme de la dictature. Mon déclic, ça a été Cent ans de solitude ; plus récemment, Umberto Ungaro et sa Taverne du Doge Loredan m’a montré la voie du récit enchâssé. La Mirèio de Mistral est une œuvre magistrale, qui m’influencera, j’en sûr. Dans un tout autre registre, Le Nazi et le Barbier est le livre que j’ai préféré ses dernières années. Un bon recueil de nouvelle ? Amours d’Occasion, d’Enrique Serna, ou Soleu Roge, de Carles Camprós. Pour ne pas passer pour un vieux moisi qui ne lit pas ses contemporains, je suis en train de plonger dans le monde d’Agrati, un nouvelliste qui a un sacré talent. Il y en a plein d’autres, mais je garde des cartouches pour le prochain interview. J’ai aussi lu des centaines de nouvelles dans la revue Brèves, une revue de référence dont, à mon humble avis, aucun amoureux de la création littéraire ne devrait se passer.

7. La musique est-elle importante pour comprendre ton écriture ?
J’aime Massilia Sound System, Mauresca Fracas Dub, La Mal Coiffée, Manel. J’ai adoré les Clash mais, par principe, je n’écoute quasiment plus de groupe anglo-saxon, j’en ai marre, je sature (Didier Varrod, si tu m’entends…). Mais en vérité, je ne suis pas un vrai mélomane ; les Clash m’ont énormément influencé par leur énergie, leur volonté de transformer le réel, de prendre d’assaut des institutions culturelles. « Do it yourself » ne veut pas dire : déguise-toi en punk anglais des années 70, ce que pourtant je faisais quand j’avais 20 ans. Le groupe qui a le plus appliqué et adapté cet adage, et qui demeure à mon sens le plus grand groupe de musique populaire en France, c’est Massilia Sound System. Massilia évoque souvent l’idée que si tu prends une sono, un micro : zou, tu peux faire bouger le monde. L’écriture est la solution que je trouve la plus accessible en termes de moyens. Fai-lo tu meteis, dans ton quartier, boulègue-toi dans ta ville, avec ta réalité, et avec la langue de la terre sur laquelle tu demeures. Et si ce n’est pas la langue de tes parents, et bien apprend-la et prend-la. Ce n’est pas tant la musique en tant que telle, c’est plus l’histoire de certains groupes qui a pu me guider ; reprenons les Clash, tout le monde parle de London’s Calling, alors que pour moi, les deux premiers albums sont bien meilleurs – Giv’em enough rope a été oublié, bien que quasiment tous les titres y sont excellents. J’utilise souvent cet exemple pour parler de la difficulté à laquelle je me heurte non pas tant pour écrire une nouvelle, mais pour composer un recueil : une somme de bons textes ne garantit pas un bon livre.

8. Dauphins, punks, elfes, dame de pique : les références abondent dès les titres des recueils. Est-ce une manière de poser les jalons d’une cartographie onirique de ton univers ?
Certainement, mais je crois pas qu’il y ait de plan caché dont l’ensemble des titres parus et à paraître serait la clef. Peut-être retrouvera-t-on en décodant le message de ma cartographie onirique le trésor de Rennes-le-château… J’aime bien cette idée, je crois qu’en la diffusant je vendrais plein de livres. Et en temps de crise, il est bon d’anticiper les travaux à venir ; lorsque je serais mort – c’est un principe, un bon auteur est un auteur mort – gageons qu’un doctorant décrochera son titre grâce à une thèse prolixe sur « La cartographie onirique de Julien Campredon, un dasein référentiel ? ».

J’ai passé beaucoup de temps à créer mon premier titre ; ça a été long, mais après c’est devenu une manie. Depuis, je suis toujours déçu si mon titre ne sonne pas bien, s’il n’est pas porteur de sens ; je crois que c’est presque devenu un exercice à part entière, une nécessité poétique. Un bon auteur est un auteur mort, un bon titre est une sorte d’aphorisme.

9. qu’est-ce qui t’a marqué (lectures, écoutes, films, etc.) en 2011 et quels sont tes projets pour 2012 ?
Je vais avoir du mal à parler de 2011, car j’ai publié deux livres, et donné autour de vingt-cinq lectures, ce qui implique que je ne suis pas sorti beaucoup, et que je n’ai pas pris de vacances ; j’ai vu Trobar Kung-fu et Du Bartàs à Rodez, Moussu T à Lautrec, Mauresca à Muret, Adversaris à Albi, mais j’ai raté le Còr de la Plana à Camplong. Mon travail de préparation m’a conduit à ne lire quasiment que des livres de chevalerie – dont « Lo llibre dels feycts » directement en Catalan, ce qui est compliqué (et pas encore fini). En parlant de nos voisins transfrontaliers, un ami de Barcelone m’a offert un Cd dont je suis absolument fan : le dernier du groupe Manel, qui est déjà culte en Catalogne (Didier Varrod, si tu m’entends…). Mais s’il n’y avait qu’une chose à retenir, vous savez quoi ? Zebda revient ! J’espère que ça va être super.
Mais je m’égare de mes considérations autocentrées, donc pour en revenir à moi, je travaille actuellement sur deux projets de romans, un court, un long. Je suis en train d’écrire un roman de chevalerie, que je veux drôle, chevaleureux, et sans concessions. L’autre projet est moins avancé, pour l’instant il est chez moi au service des prototypes, je ne peux rien dévoiler, mais ça pourrait aller vite.
Et le reste, pour 2012 ? Je ne sais pas, survivre, pourquoi pas ?

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