Vendredi soir, Cindytalk à Paris (interview bonus tracks)

Ce soir, Cindytalk joue à la Cité de la Musique et sur scène, Gordon Sharp devrait être accompagné par son vieil ami Robert Hampson. Les lecteurs de ce blog savent mon admiration pour la musique atmosphérique de ce groupe et Gordon Sharp m’avait accordé un long entretien il y a quelques mois lors de la sortie de son récent album pour Editions Mego. L’entretien a été publié en deux parties : sur Vogue.fr et ici. Mais, en éditant les réponses, j’avais mis de côté quelques paragraphes. Je les mets ci-dessous, pour les fans et les autres.

« Cindytalk est issu d’une scène européenne post-punk et industrielle relativement dure, et je me rappelle les critiques acerbes de notre second « In This World » (séparé en deux disques différents – l’un consacré aux sons plus noirs, durs et bruitistes, l’autre avec des morceaux plus subtils, calmes et désolés) qui nous reprochaient d’avoir osé montrer cette part de douceur. Nos détracteurs pensaient qu’on avait trahi nos origines industrielles en adoptant un style plus féminin. C’est loin d’être une critique pour moi. Je dois avouer que je ne suis pas un expert de la question du genre, je ne l’ai pas étudiée, mais j’ai vécue toute ma vie avec. Je préfère définir mes propres positions, être fluide, que de laisser quelqu’un que je ne connais pas me dire ce que je dois être, comment je dois l’être, ce qui est adapté à mon monde et ce qui ne l’est pas. Malheureusement, dans nos vies, on succombe trop facilement à ce genre de choses. Le transgenre n’est qu’une référence assez lâche, par contre, cela ne donne qu’une impression très générale sur une personne. C’est une sorte d’étiquette qui nous aide à comprendre un peu mieux ce que nous sommes. Mon troisième sexe, si vous voulez, est quelque-chose de très important pour moi, cela m’offre la liberté d’être qui je choisi d’être dans ce monde pourri et intolérant MAIS je n’ai pas vraiment envie qu’on me réduise à cela. Comme tout le monde, je suis un amalgame de plusieurs humeurs, de plusieurs personnalités, et comme je le disais mon identité celte et écossaise a une influence sur ma vie et ma musique toute aussi importante que mon genre. »

« Le bruit était délibérément le socle de mon précédent travail avec un ordinateur pour l’album « The Crackle Of My Soul », et j’avais encore plus ou moins suivi cette trajectoire avec « Up Here In The Clouds ». Mais en 2007, je voulais vraiment faire quelque chose de beaucoup, beaucoup plus calme, tenter d’exclure la nervosité de mon travail, et comme je suis quelqu’un de nerveux, naturellement, ce n’était pas évident. Ma discographie peut d’ailleurs en témoigner, même si, dans de courtes pièces au piano de « In This World » et de « The Wind Is Strong », c’est  cette ambiance plus tranquille que j’avais déjà essayé de mettre en œuvre. Par contre, c’était encore trop fugace, et je voulais faire durer ce moment de tranquillité. »

« J’avais enregistré un titre, à Cherbourg, pour une compilation éditée par le magazine Trinity, dont le titre était « Surrounded by Sky and the Stillness of Time ». Cela m’a donné une première impulsion, et quand j’ai lu le livre de John Berger, j’ai su que mon objectif se concrétisait. J’ai principalement travaillé sur des sons non mélodiques, sur la collusion des murmures des machines pour créer un sens mélodique implicite. Ce sont des petits moments de pure magie qui, en s’adaptant l’un à l’autre, ont généré quelque chose de nouveau, quelque chose de surnaturel. »

« J’ai grandi avec Brian Eno, et les atmosphères sombres de Discreet Music (1975) m’ont inspiré, tout comme ses albums majeurs avec Robert Fripp, No Pussyfooting et Evening Star, même si ce sont moins les longs solos de Robert Fripp qui m’intéressaient, que les synthés bourdonnants d’Eno. Les albums suivants d’Eno, Music for Films, Music for Airports, On Land, etc., ont été d’une influence cruciale sur mon développement musical. J’ai aussi été fondamentalement stimulé par les longues, lentes  et profondes harmonies de Thomas Köner, dans ses premiers travaux. Je dois aussi beaucoup à Asmus Tietchens. »

« J’ai été influencé par les premiers disques du label EG (fondé par Brian Eno), et par la musique industrielle européenne, les deux se servant des sons environnementaux, mais de façon très différente. A cette époque-là, lors d’une chaude journée d’été londonienne, la porte était ouverte et l’atmosphère remplie des sons des chantiers. J’ai toujours aimé cela, avec les sons de la nature, les arbres, les oiseaux…C’est l’essence de la musique pour moi. »

« Pendant l’enregistrement d’Hold Everything Dear, j’ai visité Shanghai avec mon partenaire, et c’est sans aucun doute le chantier le plus énorme du monde – toujours de la poussière, les chocs des machines – mais à un moment, à l’entrée du parc Fuxing, dans l’ancienne concession française, nous nous sommes arrêtés devant un écriteau qui disait en substance « parc civilisé de l’infinie tranquillité »…nous avons souri et nous avons franchi les portes du parc. Il nous a fallu plusieurs heures avant de pouvoir nous en extirper, et encore, à regret. C’était tout ce qu’avait promis l’écriteau, et nos esprits d’européens cyniques étaient complètement chamboulés. Les enregistrements que j’ai faits, là-bas, sont remplis de plénitude. On passait des bruits des chantiers, à l’extérieur du parc, à ceux d’un groupe de danseurs de salon, s’entraînant près d’une fontaine. C’est là que j’ai enregistré des sons hypnotiques de cerfs-volants, d’un tournoi de mah-jong, et d’un joueur d’harmonica qui, tout simplement, soufflait dans son instrument en se promenant. Toutes ces choses particulières qui se déroulaient dans ce parc, ce jour-là. La poésie de la vie de tous les jours. Comme dans un film d’Ozu. Bien sûr, il y a d’autres sons, d’autres enregistrements de terrain qui font partie de ces bruits, ces mélodies, ces percussions… »

« Lors de la tournée américaine de Cindytalk, en 1996, j’avais aussi brièvement écouté un coffret de disques d’enregistrements de sons spatiaux. Des basses profondes, des craquements intersidéraux, des tempêtes solaires…je n’ai rien réécouté de semblable depuis, mais j’ai été suffisamment intrigué pour chercher à créer une musique intégrant ce genre de mystères cosmiques, juste par petites touches… Mais je pense aussi qu’un artiste ne devrait pas avoir une vue trop précise de ses influences, qu’il devrait plutôt les appréhender du coin de l’œil, en avoir une impression plutôt fugace – car ça lui permet ensuite de créer quelque chose de plus personnel, sa propre version des choses. »

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