Une interview de Cindytalk

J’ai beaucoup d’admiration pour les albums de Cindytalk, notamment les plus récents, sortis chez Editions Mego. Le plus récent, Hold Everything Dear, notamment, est une splendeur atmosphérique. J’ai envoyé quelques questions au groupe, alias Gordon Sharp. Une partie de l’interview est parue sur Vogue.fr et l’autre partie est ci-dessous.

Hold Everything Dear est sorti relativement peu de temps après l’album de l’an dernier, Up Here In The Clouds : d’après vous, qu’est-ce que ces deux disques ont en commun ? L’un réagit-il à l’autre ? Et quelle est l’influence des éditions Mego : le label a-t-il quoi que ce soit à dire sur la musique, en elle-même ?
J’avais déjà quasiment terminé trois albums quand j’ai rejoint l’écurie Mego. J’avais commencé mes ébauches numériques en 2001, mais les premières années, j’étais à cheval entre l’Amérique du Nord et l’Asie. En 2003, j’étais à Hong Kong, inspiré par les sons de cette « ville » magnifique. Début 2004, j’étais parti à Kobe, au Japon, prêt à mettre mes idées au pied du mur. En 2005, le premier album, (Crackle) avait pris forme. Puis j’ai commencé la conception du second (Clouds), qui était quasiment fini en 2007, et c’est là que j’ai commencé à réfléchir au troisième album (Hold Everything Dear). Naturellement, je me dirigeais vers une trilogie.

Le fait est que ces trois projets sont entremêlés, j’espère donc qu’ils sont tous intrinsèquement connectés. Néanmoins, j’avais l’intention, autant que faire se peut, d’en faire trois approches distinctes. Avec Hold Everything Dear, je voulais trouver la tranquillité, donner l’impression de « vrais » instruments, et y adjoindre les enregistrements de terrain que j’avais collectés durant mes voyages au Japon et en Chine. A cette époque j’ai renoué le contact avec l’un de mes anciens partenaires de jeu, Matt Kinnison, qui participait à Cindytalk lorsque j’étais à Londres. Il avait soutenu de manière incroyable mes premières expérimentations digitales, ce qui représentait quand même une sorte de rupture avec les premières productions de Cindytalk, et lorsque j’ai commencé à réfléchir à ce troisième album, Matt m’a envoyé les sons sur lesquels il travaillait dans son studio de Southend, en Essex. Lui aussi expérimentait des trucs, avec Yayli Tanbur et Trumpet Marine, et j’ai donc incorporé certains de ses enregistrements pour Trumpet Marine dans mon propre travail. Malheureusement, ce sont quasiment les dernières musiques qu’on a de lui, car il est décédé d’un cancer en 2008. Par ailleurs, pour cet album, j’avais aussi dans l’idée d’enregistrer de courtes improvisations au piano.

La participation des éditions Mego a débuté au printemps 2009, si je me souviens bien. J’étais revenu à Londres et je travaillais avec une nouvelle formation, pour préparer notre tournée automnale française. L’une des membres du groupe, Sherrill Crosby, avait secrètement envoyé les trois albums à Peter Rehberg, car elle savait que j’adorais tout particulièrement son label. Il les a aimés et a proposé d’éditer les trois. Je ne suis pas un collectionneur vorace de musique, car je suis en général trop occupé à faire la mienne, mais j’essaye de garder un œil sur ce qui se fait, sur les nouveautés intéressantes. J’avais remarqué les éditions Mengo à la fin des années 1990, avec Pita, Farmers Manual et Fennesz, et depuis, j’ai suivi leur développement avec bonheur. Il semblerait que Peter ait apprécié mes anciens travaux avec Cindytalk, en particulier les morceaux les plus abstraits et expérimentaux, et cela ne fait aucun doute que j’ai été inspiré par des artistes de son label. Cette association est donc tout particulièrement significative pour moi, et j’espère qu’elle l’est aussi pour Mego. Je ne pense pas être à leur niveau, technologiquement parlant, mais je pense leur apporter des compétences différentes, peut-être même un peu de chaleur à l’ensemble…

On croit entendre du piano et de la guitare sur le disque : quelle est votre relation à ces instruments ? En jouez-vous, ou les avez-vous samplés ? Qu’est-ce qui vous attire dans ces sons ?
Il n’y a pas de guitare sur cet album. Du piano, ça c’est sûr. Toutes les pièces de piano sont improvisées. Je ne suis pas un instrumentiste chevronné, et je ne pourrais jouer aucune mélodie sur demande, mais j’adore le piano, absolument. Pour moi, trouver des structures mélodiques au piano c’est quelque-chose de purement instinctif. Je n’en possède aucun, et j’ai rarement la chance d’en jouer, mais quand ça m’arrive, c’est toujours une redécouverte de l’instrument. C’est une histoire d’amour. Au final, je suis un chanteur, et c’est comme si je cherchais une façon de chanter à travers le piano. J’adore autant les mélodies que les bruits, et j’essaye toujours de donner du corps à ces moments de beauté fugaces, flottants, j’essaye de les capturer avant qu’ils ne disparaissent. J’aime aussi l’aspect percutant du piano, les marteaux qui claquent et tintinnabulent, même les craquements du tabouret m’attirent, tout cela se fond avec ma respiration quand je joue, c’est très organique, très pur. Tout est lié, il n’y a aucune séparation.

Cette phase précise, pour Cindytalk, a commencé avec l’enregistrement de parties techno hardcores, à l’aide de platines. Je n’avais même pas d’ordinateur portable à l’époque. Je torturais les disques, je les maltraitais, et j’essayais d’en fabriquer du son et du rythme. En 2000, j’ai enfin acheté un ordinateur, et j’ai pu sampler ces sons brutalisés et construire mes expérimentations avec. J’ai aussi utilisé des platines CD, de la même façon.

Aujourd’hui, quels instruments utilisez-vous ? Et comment les traitez-vous ?
Les seuls vrais instruments que j’utilise sont ma voix, le piano, et un synthétiseur analogique (le Nord Lead 2). Tout passe ensuite par mon Mac Book Pro, où j’utilise Bias Peak, Ableton Live, Native Instruments Reaktor et Cubase 5 de Steinberg. Pour être honnête, la technologie, les logiciels et les gadgets ne m’intéressent pas vraiment, tout ce qui m’importe, c’est de pouvoir écrire de la poésie avec. Ce sont des moyens, pas des fins, et je conçois bien que c’est assez inhabituel pour un artiste de ma catégorie, où toutes ces petites magouilles sont souvent une fin en soi. Je suis bien moins intéressé par la fabrication, le traitement des sons, que je ne le suis pas leur structure et leur architecture. Cela ne veut pas dire que la création musicale ne m’amuse pas, ça m’amuse beaucoup, mais je ne suis pas du genre à m’attarder dessus. Ce sont les sons purs, et la forme des choses qui m’excitent le plus.

Quelle différence faites-vous entre un disque et un concert : comment « reproduisez-vous » le disque sur scène ?
C’est un dilemme fondamental, et j’essaye toujours de le résoudre. Au plus profond de moi, je suis un improvisateur, et dans mes albums les plus récents, j’ai tenté de lier différentes improvisations de la manière la plus poétique qui soit. Mais je ne suis pas certain de ma capacité à le reproduire sur scène, pas tout seul en tout cas. Pour m’en sortir, je mets un groupe sur pieds, pour les concerts, avec mon ordinateur en fond, en base, et le groupe se greffe ensuite dessus, soit avec des partitions écrites, soit par des improvisation qui s’adaptent à cette trame musicale numérique. Pour l’instant, ça fonctionne très bien. C’est une approche assez unique, riche de tensions dynamiques, qui fait que la musique part dans différentes directions, au moment-même où elle est jouée et progresse. Cependant, ces derniers temps, j’ai aussi fait beaucoup de concerts seuls, sous l’étiquette Cindytalk. En général, c’est quelque-chose de très méticuleux : je me sers d’une structure numérique, extraite de mon répertoire, sur laquelle j’improvise du chant et des parties au piano. A un moment, j’aime me dire que je peux me servir de l’ordinateur pour générer des sons nouveaux, à partir d’un catalogue d’esquisses et de trames chargé sur mon disque dur. Mais je n’ai pas non plus envie d’arrêter de chanter en concert…on verra bien comment tout cela évolue. C’est un virage très instructif pour moi, mais aussi très excitant.

Vous avez joué avec Robert Hampson de Loop et Main : quel est votre lien avec lui, et qu’apporte-t-il à votre musique ?
Cela fait longtemps que le travail de Robert m’inspire, en particulier Main et ses albums solo éponymes. Je le connais depuis les débuts de son premier groupe, Loop, mais c’était un peu trop rock’n’roll pour moi, mais quand il a évolué, avec Main, vers des zones beaucoup plus abstraites, je suis complètement tombé amoureux. Mon évolution a été similaire, et il m’a fondamentalement donné l’impression d’être un compagnon de route. Il possède une vision artistique exquise. Très pure. C’est un type bien plus académique que moi, mais nous partageons tous les deux un certain sens de l’espièglerie. Auparavant, je ne le connaissais pas personnellement, je me contentais d’écouter sa musique, de loin, en rêvant de travailler avec lui et un jour, complètement par hasard alors que je devais rencontrer Peter Rehberg pour discuter des albums qu’il allait éditer chez Mego, en 2009, il avait rendez-vous avec Robert pour des discussions similaires. J’ai profité de la coïncidence pour le rencontrer. On s’est immédiatement entendus, comme deux vieux copains qui se connaissaient depuis des années, et on a très vite envisagé un double album pour eMego. Ce qui a donné, en février 2010, le dix pouces « Five Mountains of Fire » / « Antarctica Ends Here ». L’étape logique suivante était donc de faire de la musique ensemble, d’une façon ou d’une autre. Robert m’a rejoint au

Domino Festival de Bruxelles, en avril dernier, et il m’a accompagné à la guitare, ce qu’il n’avait pas fait sur scène depuis 13 ans. Avec Main, il avait depuis longtemps abandonné la guitare pour les enregistrements de terrain, mais il m’avait confié qu’il souhaitait explorer à nouveau cet instrument, et l’inviter à participer à Cindytalk m’a paru être un bon début. On a travaillé à partir de mes créations numériques, sur lesquelles on a respectivement improvisé du chant et de la guitare, pour créer de nouvelles couches sonores, fébriles. En un sens, ce n’est pas un membre à part entière de Cindytalk, bien sûr, notre collaboration tient plus de l’arrangement libre dans lequel il me rejoint parfois, là où nous pousse notre imagination, comme il est possible que je le rejoigne dans une nouvelle formation de Main. J’espère qu’il participera ainsi au concert de Cindytalk, le 25 novembre, dans le cadre du festival Body & Soul : Masculin / Féminin à la Cité de la Musique, à Paris.

Après toutes ces années, où avez-vous l’impression que la musique vous mène, et pensez-vous vivre la vie dont vous rêviez au moment de la sortie de vos premiers disques ?
Pour moi et depuis toujours, la musique c’est chercher, communiquer et partager. C’est une aventure…je n’ai jamais su où elle allait me mener, je ne le sais toujours pas, mais c’est en tous cas, jusqu’à présent, un voyage très excitant. Beaucoup de hauts et de bas, des moments vraiment magnifiques, et d’autres plus durs et douloureux. Quand j’ai commencé, je n’avais rien de plus que mon DESIR comme arsenal, puis j’ai dû apprendre à communiquer musicalement, en partant de zéro…aujourd’hui je suis capable de faire des concert avec mon ordinateur, ma voix et mon piano. Si vous m’aviez dit cela en 1976, je ne vous aurais pas cru.

Heureusement, le désir est toujours là, il brûle toujours autant, il est toujours aussi lumineux, ce qui signifie que je vais encore chercher de nouvelles aires de jeu, de nouvelles zones à explorer… je n’ai aucune formation de musicien, je ne suis pas quelqu’un d’académique qui possède une théorie musicale sur laquelle s’appuyer. Je me vois comme une personne normale, qui cherche sans cesse de nouveaux territoires sonores, j’ai toujours envie de partager ma vision du monde avec tous ceux qui se donnent la peine de s’arrêter un moment et de m’écouter. Je veux mettre en avant la simplicité de mon approche, célébrer ceux qui, calmement, font de leur existence quelque chose de radical. Ceux qui ne ressentent pas forcément le besoin d’en faire tout un foin, mais qui se contentent de suivre les pistes qui révolutionnent leurs vies de tous les jours. Des trajectoires simples et honnêtes. J’espère que ma musique est une sorte de bande originale pour ces états d’esprit. Parfois, je suis étonné de pouvoir encore le faire, d’avoir encore la chance de voyager et rencontrer des nouvelles personnes, de profiter de cette plate-forme de partage, et je me rappelle alors de tous ceux qui m’ont aidé pendant toutes ces années, tous ceux sans qui je n’aurais pas été capable d’en arriver là… J’ai encore l’impression d’avoir la chance incroyable de pouvoir partager ma vision du monde particulièrement bizarre et mélancolique. Quelle sera la suite ? Je n’en sais absolument rien, mais quoiqu’il arrive, j’espère que j’aurai toujours les yeux, les oreilles et le cœur grands ouverts, et que je porterai une robe magnifique et des talons vertigineux !

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2 commentaires
  1. Merci pour ce superbe échange Joseph il ne faut d’ailleurs pas rater la partie plus intime sur le site de vogue. Sans doute quelqu’un qu’on a si peu écouté pour qu’il se dévoile autant. Je ne connais pas beaucoup de groupes/artiste plus important que Cindytalk dans ce que j’ai de plus intime. Cela me ramène à des choses très douloureuses (je suis d’ailleurs incapable d’écouter Camouflage Heart aujourd’hui) mais aussi à des émotions parmi les plus intenses. Cette résurrection tient du magique pour moi, je crois n’avoir plus eu de nouvelles depuis Prince of lies au milieu des 90s et comme pour the Apartments je faisais régulièrement des recherches sur le web pour voir ce qu’il en était et puis le voilà revenu comme s’il n’était jamais parti, jusqu’à ces disques explorant de nouveaux territoires et ce concert magique à pas d’heure dans un bar glauque du 1er (cela semble une habitude pour mes ‘héros’, Eyeless in Gaza y avait joué 3 ans auparavant à quelques mètres de là son premier concert parisien depuis plus de 20 ans). Le regard habité et troublant de Gordon/Cindy, sans doute mon plus beau souvenir musical de 2009. Et puis ce concert manqué à Bruxelles (alors que j’étais dans la salle) en avril dernier (où j’apprend que Robert Hampson jouait de la guitare je suis maudit) … heureusement il revient en Novembre. Cette fois là je n’attendrai pas dans une autre salle …

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