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Archives Mensuelles: septembre 2011

Au collège des Bernardins, le 1er octobre, de 22h à 3 h du matin, je mixerai des disques minimalistes (du minimalisme new-yorkais à la techno minimale…) pendant 5 heures. Rhys Chatham jouera en direct sur les disques que je passerai, tout au long de la nuit, avec sans doute le même dispositif que celui sur la vidéo ci-dessus. Venez nous écouter, on mettra des coussins pour ceux qui aiment s’endormir sur LMY, PPN ou NWW…

Au bout de quelques albums de rock et de bruit, débutés sous l’influence conjointe de L.A. et Lovecraft, Robedoor, le groupe de Britt Not Not Fun, vient de sortir, avec une discrétion pas méritée, un des plus beaux disques de cette année. Beau ou plutôt abrasif et planant, qui brûle les notes et grille les neurones, plane à l’horizontale avant de s’élever en une verticale qu’aucune géométrie ne peut parvenir à saisir, à comprendre. Too Down to Die : trop déprimé pour crever – un titre comme on en rêve ou plutôt comme on en rêvait à l’époque où l’on n’écoutait que Loop et Spacemen et Spiritualized, mais aussi Ash Ra Tempel et Can. Robedoor prend un peu à chacun, mais s’émancipe clairement en jouant avec les traditions, démarrant sur une longue montée minimale, soudain obscurcie par une ligne de basse lourde, lente, méchante. D’un coup, on ne pense plus rock, mais presque techno – techno primale, qui distillait des coups, donnait dans la violence infuse, pour remplir le vide. Avec sa pochette qui montre un soleil à la Philip K. Dick passé par des stores 80’s, Too Down To Die est bien un album qui s’attaque au vide, aux sensations d’abandon, à la défaite de la musique. La joie qui en émane, mais aussi la tristesse, la désolation et la solitude profonde qui semble habiter ses musiciens, fait un écho improbable à l’année qui s’écoule en voyant le monde changer – et s’écrouler aussi. Il y a là comme une tristesse et une renaissance, une histoire de phénix, très palpable lorsque le chant (évoquant celui de Cameron Stallones dans Sun Araw) surgit, amène et amen. Pour faire court, il faut écouter ce disque qui se brûle tout seul. S’il n’est pas entièrement consumé, il devrait être en haut de ma liste, pour quelques années.

J’ai rencontré Matthieu, qui utilise le pseudo Eyeless, grâce aux échanges faits sur ce blog. Sa passion pour Eyeless In Gaza m’a de suite intrigué et inspiré du respect – j’en ai toujours pour ceux qui se passionnent pour un artiste que beaucoup considèreraient mineur, mais qui leur semble, à eux, essentiel, vital, indispensable. J’ai demandé à Matthieu de faire une sélection de morceaux du groupe, pour les lecteurs de ce blog. Il s’est prêté au jeu, a livré des morceaux commentés, avec des liens. Il ne m’en voudra pas, j’espère, d’avoir choisi d’illustrer son post par une pochette qui est sans doute celle d’un des disques de ce groupe qui m’a le plus marqué, même si je n’ai pas sa connaissance de toute leur discographie. Et pour ceux qui l’ignorent, le nom du groupe vient d’Aldous Huxley. En attendant de le lire, je laisse la parole à l’invité du jour :

« Eyeless In Gaza est entré dans ma vie sans y prendre garde après l’achat d’un disque à la pochette naïve et plutôt laide (on y voit une jeune fille de dos tenant une colombe dans les mains) découvert via une pub dans les Inrocks à la fin des années 80. La citation de Musset  (‘les chants désespérés sont les chants les plus beaux…’ ) ainsi que le titre du disque Transcience Blues m’avait à l’époque attiré. Pourtant je ne suis pas rentré tout de suite dedans, la voix de Martyn Bates au début m’avait rebuté, deux des titres étaient même a cappella, un ami pas très fin m’avait même dit qu’elle ressemblait à celle de JJ Goldman.  Pourtant  ces mélodies simples, ces orgues remplis de réverbération et de religiosité, ces rythmes de guitare si particuliers m’ont rapidement absorbé. Et puis j’ai succombé à la voix de Martyn Bates, cette voix tour à tour blessé et pleine de rage, pleine de tristesse et de tendresse. Une voix unique. Beaucoup d’autres voix me touchent, comme ça sans trop réfléchir, celles de Scott Walker, Peter Walsh, Gordon Sharp, David Sylvian, Nick Drake, Ian Curtis ou Robert Smith mais pas autant que celle de Martyn Bates. Je m’y sens tout de suite chez moi, elle me berce, m’apaise, me noie, m’absorbe. Et très souvent me bouleverse comme au premier jour. 
Ce disque a marqué le début d’une longue quête pour retrouver les divers enregistrements de ce groupe qui s’était alors séparé en 87 après une poignée d’albums pour Cherry Red. Internet n’existait pas à l’époque, il fallait écumer les disquaires parisiens, les conventions du disque,  les magasins d’occasion en Angleterre ou en Belgique. Beaucoup des lecteurs de ce blog ont sans aucun doute vécu ça. Ca fait partie des plus beaux moments de ma vie de mélomane, le cœur battant en arrivant à la lettre E dans le bac d’un disquaire. Et parfois l’extase et la consécration …  
Le groupe, un duo (la formule magique),  s’est reformé en 91 et est toujours actif aujourd’hui mais il est assez difficile de trouver leurs disques disséminés chez de nombreux petits labels.
Tout en gardant un ‘son’ facilement reconnaissable, Eyeless In Gaza et les nombreuses collaborations de Martyn Bates n’ont cessé d’explorer de nouveaux territoires, rendant difficile voir impossible de dresser un panorama en quelques chansons. Rétrospectivement il est troublant de voir que le groupe a aussi accompagné ou anticipé l’évolution de mes goûts musicaux, l’électro-pop, le folk, la pop, la musique expérimentale, la musique minimaliste, la dream-pop, la musique isolationniste, le drone, le folk psyché voir le dark folk …  il y a peu de tout ça chez Eyeless In Gaza, il y a aussi cette idée issu du punk qu’on retrouve dans quasiment toute leur discographie : la première idée est la bonne et doit être enregistré rapidement. Tous leurs disques sont ainsi imparfaits. Bruts. Ils n’en sont pas moins essentiels.
Je n’aime pas parler d’héritage mais pour ne citer qu’un seul groupe, je vois beaucoup d’EIG chez  Boards of canada, un autre duo que je vénère … mais sans doute n’est ce que mon imagination. »

Invisibility – 1981
Cette chanson extraite du deuxième EP d’EIG reste encore aujourd’hui l’une des mes préférée du groupe. J’adore tout. Le décalage de tempo, simplement magnifique, le chant de Martyn Bates, tendu,  nerveux, désespéré, la puissance, la force, l’émotion dégagée par ce morceau enregistré d’un bloc comme si cela devait être le dernier.

Fever Pitch and Bite – 1982
Si on devait définir la synthèse de la période 80-87 d’EIG cela pourrait être ce morceau (je l’ai préféré à  Transcience Blues, Light of april ou Eyes of beautiful losers plus connus mais tous aussi merveilleux), une musique légèrement mystique, fragile, rêveuse.  Le chant de Martyn Bates est alors en pleine transition, le phrasé haché et écorché des deux premiers albums cède la place à plus de recueillement et de profondeur.

Scent on evening air – 1983
Ce petit joyau se trouve en face B du seul véritable ‘tube virtuel’ d’EIG (New Risen) alors en quête de succès. Difficile de faire moins commercial sur l’autre face,  il est assez caractéristique du groupe ainsi que de certains albums  solos de Martyn Bates (les deux Letters Written en particulier). Une ritournelle minimaliste à l’orgue inquiété par des vibrations et des percussions lointaines accompagne un chant résigné à la limite de l’effacement.

Pearl and pale – 1983
Je tenais à évoquer le côté ‘poppy’ ou ‘catchy’ d’EIG  même si ce n’est pas forcément les morceaux que je préfère aujourd’hui, New Risen ou Veil like calm auraient été plus évidents mais ce morceau est particulièrement réussi, on y retrouve le son de guitare unique du groupe accompagnant un chant enflammé, à la limite de la préciosité. Les arpèges de guitare du morceau rappellent très très fort Felt non ?

You so secret – 1988
Pendant la période de repos d’EIG, Martyn Bates enregistre une poignée d’albums assez boisés, inspirés par le folk anglais dont il a été nourri (Mac Carthy en particulier) et de ses deux idoles Nick Drake (dont il reprendra Know sur la compilation Brittle days ainsi qu’une démo de Way to blue) et Tim Buckley , ultimes tentatives de reconnaissance avant de larguer définitivement les amarres à partir des années 90

The Cruel Mother – 1997
En 1994 Martyn Bates débute une collaboration avec Mick Harris (Scorn, Lull, Napalm Death)  le temps d’une trilogie intitulée Murder Ballads (un autre artiste australien leur reprendra l’idée un peu plus tard). Extrêmement dérouté à l’époque il m’a fallu du temps pour rentrer dans ces albums austères, sombres, monolithiques  dont j’ai eu la chance d’en voir une performance live en 1999, on le sait cette musique se vit avant se s’écouter. C’est ce jour là sans doute que mon adolescence s’est terminée lorsqu’enfermé seul dans ma voiture j’ai pleuré de longues minutes ému d’avoir vu et entendu Martyn Bates pour la première fois …

Hunger Song – 1994
Un morceau tiré de Saw you in reminding pictures pour aborder une autre facette qui traverse la discographie d’EIG et inhérente à leur manière de travailler, l’improvisation.  Présente dès les premiers EP et sur la quasi-totalité de Pale hands i love so well et de SYIRP , cette liberté toute sauf gratuite et vaine amène au contraire EIG vers encore plus de profondeur.

Monstrous Joy – 1996
Un morceau à la fois triste et entrainant (même si New Order reste maître sur ce terrain), il y a un côté travaillé assez étonnant de leur part mais j’adore la puissance dégagé par  ce morceau.

The mountain tomb – 1997
Ce morceau caché (pour des problèmes de copyright je crois) à la fin d’un album solo de MB composé essentiellement au banjo est tiré d’un poème de Yeats et c’est juste merveilleux.  Je ne vois vraiment rien à ajouter.

The lonely wanton – 2000
On sent vraiment sur ce morceau une greffe entre le travail de MB avec Mick Harris et la comptine susurrée qui parsème la discographie d’EIG.  La voix très en avant et les nappes dark se marient ici à merveille. C’est fabuleusement obscur et envoutant.

The Devil in the grain – 2001
A partir de 1998, Martyn Bates a enregistré quelques albums avec Alan Trench (Orchis, Temple music) sous le patronyme de 12000 days dans une veine dark-folk. Ce morceau très réussi n’est finalement pas très éloigné des albums de Six Organs of Admittance enregistré à la même époque.

Mad as the mist and snow – 2006
Ce sublime morceau est tiré d’une collaboration entre Martyn Bates et le groupe dark-ambient allemand Troum.  Il prolonge l’expérience débuté avec Mick Harris mais avec un supplément de beauté glaciale. L’ombre de Slowdive accompagne le chant sans cesse changeant de Martyn Bates.

Five songs – 2008
Pour terminer un instrumental, à la fois urbain et bucolique tiré du dernier album d’EIG en date. Cela semble aller nulle part, pourtant cela me rappelle toute la richesse du monde. Toute la richesse du son. Et puis que le monde serait beaucoup moins beau sans Eyeless In Gaza …

La suite bientôt pour les lecteurs de Wire … »

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