J’écoute Black Sun de Kode9 & The Space Ape

Après le récent maxi de Burial, c’est au tour de Kode9, patron du label Hyperdub de revenir en force avec un album attendu depuis 5 ans, qui fait suite à une poignée de maxis et morceaux épars, distillés ça et là.  En peu de mots, ce disque était attendu, comme à peu près tout ce que fait Kode9 dont la découverte, au moment de la sortie de son premier maxi, le fabuleux 10inch Sine of the Dub (2004),  avait été un choc comme peu d’autres. A l’époque, Sine of the Dub figurait un futur inouï, une sorte de porte ouverte vers un avenir incroyablement sombre, où tout serait à la fois désespérant, mais aussi immensément créatif, empli d’une inventivité inédite. Ce morceau réinventait le Sign O’ The Times de Prince en le reléguant à sa matière première même, à ce qu’il contenait de plus fissile, de plus nucléaire et osseux aussi. La chance et quelques emails, m’avaient à l’époque conduit à Londres sur les traces de Kode9 avec qui j’avais passé quelques heures, chez lui et dans le restaurant d’en face. Il m’avait alors montré son ordinateur, ses machines et ses séquences, minimales à mourir : ses morceaux contenaient de l’espace, de la respiration, du vide abyssal. Il avait ainsi capturé ce silence furtif que l’on sent poindre dans les morceaux de dub, entre deux échos se chevauchant. A l’époque, il m’avait parlé d’une reprise d’un autre morceau de Prince, Raspberry Beret, jamais sorti. Promettant de me l’envoyer, il a toujours oublié de le faire. Tant pis (pour moi). Mais, depuis, il a sorti un premier album dévasté et très beau (Memories of the Future en 2006) , découvert Burial et quelques autres, écrit un livre de théorie sonique (Sonic Warfare, MIT Press) qui conjugue esthétique musicale et analyse des méthodes de guerre moderne.
Son nouvel album, Black Sun aurait pu n’être qu’un disque de plus dans la vaste assemblée du dubstep et de ses branches plus ou moins bien portantes, version 2011. Mais, dès la première écoute, il s’agit bien d’autre chose, d’une oeuvre hors du commun et au-delà des attentes.
On y est bien encore dans cette économie de moyens, centrant une architecture sonore autour d’une rythmique portée par les basses et tournoyant autour de la voix très accentuée (Londres, le sud de Londres) de Space Ape. Mais cette fois-ci, la voix est accompagnée par d’autres, en échos féminins lointains, notamment sur quatre morceaux hantés (les voix sont celles de Cha Cha – inconnue ici, mais on la rencontrerait volontiers, entre Kingston et Brighton). Il y aussi quelque chose de très dansant, de presque techno dans cette musique qui prend des formes quasi serpentines, ondoyant toujours, émergeant de synthétiseurs et orgues virtuels comme pour se lover autour d’un corps sortant de catalepsie. En quelque sorte, le soleil noir (de la mélancolie ?) qui donne son titre à l’album et figure au centre du disque sous la forme d’un morceau crépusculaire et miraculé, renvoie par diffraction à l’imaginaire futuriste qui sous-tendait les premiers disques électroniques surgis de Detroit : ce futur si chargé en horizons robotiques, Kode9 semble l’illuminer, trente ans plus tard, par un étrange soleil d’Apocalypse. Là où la techno (de Detroit, ou minimale) semblait, malgré tout, filer droit, le post-dubstep technoïde de Kode9 file plutôt en cercles concentriques, en circonvolutions chaloupées, faisant valser corps et tête, n’hésitant pas,aussi, à masquer les rythmes au profit de boucles de melodica citant les paysages sonores d’Augustus Pablo et, dans le même mouvement harmonique, les sirènes diffuses des alarmes urbaines – ces moments-là sont simplement beaux à se damner et le sont d’autant plus qu’ils contrastent majestueusement avec quelques moments plus énervés, quasi ragga (et raga) qui ponctuent bien le disque. Celui-ci se termine sur Kryon, morceau invitant Flying Lotus, construit autour d’une strate de nappes et de craquements, d’une voix perdue dans un brouillard. Kryon, vignette enfumée, aurait pu tout aussi bien être composé par Oneohtrix Point Never ou Odd Future, Herbie Hancock ou Alice Coltrane : petite musique de nuit, ce morceau de poche conclut l’album en en vernissant et émaillant l’appendice final, délicatement, lui offrant une touche fantomatique, étrangement hantée.
Black Sun, surtout, c’est un peu la musique qui restera de 2011, tournoyant autour d’un soleil en train de crever, d’une époque qui se désintègre mais qui, grâce à des disques comme celui-ci, laissera derrière elle autre chose que des vidéos YouTube de Lady Gaga.

Publicités
8 commentaires
  1. CroCnique a dit:

    Vazi, fais tourner le cd promo, man !

  2. joseph a dit:

    J’te fais une K7, ok ?

  3. Jafs a dit:

    Il est excellent cet album, bien au-delà des attentes comme tu l’as dit.

  4. CroCnique a dit:

    KO dès le 3ème morceau !

  5. Hello.

    Je découvre à l’instant ce disque. Et quel disque !! Dubstep malaxé au trip hop, Bass avec techno old sckool, ambiance cool jazz, nappes psychédéliques, boucles hypnotiques, voix de Cha Cha envoutante….C’est sur, il laissera de 2011 autre chose que des vidéos YouTube de Lady Gaga !!
    Mais 2011 laissera aussi le dernier TV On The Radio, Seefeel, Earth, Low, Radiohead (même si, étant un FAN absolu, je ne sais qu’en penser), Wire, J Mascis…et l’année n’est pas finie.

    A + +

%d blogueurs aiment cette page :