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Archives Mensuelles: mars 2011

Je parlais de Maria Minerva au début du mois, lorsque Not Not Fun sortait une cassette d’elle et que 100% Silk sortait un maxi, vénéneux et rêveur. Depuis, pas un jour sans qu’un autre blog ou site ne parle d’elle : on était donc plusieurs sur le coup, plusieurs à tomber dans le filet au même moment et il est vrai que Maria Minerva a tout pour plaire, de sa musique à sa bouille, de son histoire à ses mots, tout est étrangement hypnotique. Hâte d’en écouter, voir, découvrir, plus.

Après le récent maxi de Burial, c’est au tour de Kode9, patron du label Hyperdub de revenir en force avec un album attendu depuis 5 ans, qui fait suite à une poignée de maxis et morceaux épars, distillés ça et là.  En peu de mots, ce disque était attendu, comme à peu près tout ce que fait Kode9 dont la découverte, au moment de la sortie de son premier maxi, le fabuleux 10inch Sine of the Dub (2004),  avait été un choc comme peu d’autres. A l’époque, Sine of the Dub figurait un futur inouï, une sorte de porte ouverte vers un avenir incroyablement sombre, où tout serait à la fois désespérant, mais aussi immensément créatif, empli d’une inventivité inédite. Ce morceau réinventait le Sign O’ The Times de Prince en le reléguant à sa matière première même, à ce qu’il contenait de plus fissile, de plus nucléaire et osseux aussi. La chance et quelques emails, m’avaient à l’époque conduit à Londres sur les traces de Kode9 avec qui j’avais passé quelques heures, chez lui et dans le restaurant d’en face. Il m’avait alors montré son ordinateur, ses machines et ses séquences, minimales à mourir : ses morceaux contenaient de l’espace, de la respiration, du vide abyssal. Il avait ainsi capturé ce silence furtif que l’on sent poindre dans les morceaux de dub, entre deux échos se chevauchant. A l’époque, il m’avait parlé d’une reprise d’un autre morceau de Prince, Raspberry Beret, jamais sorti. Promettant de me l’envoyer, il a toujours oublié de le faire. Tant pis (pour moi). Mais, depuis, il a sorti un premier album dévasté et très beau (Memories of the Future en 2006) , découvert Burial et quelques autres, écrit un livre de théorie sonique (Sonic Warfare, MIT Press) qui conjugue esthétique musicale et analyse des méthodes de guerre moderne.
Son nouvel album, Black Sun aurait pu n’être qu’un disque de plus dans la vaste assemblée du dubstep et de ses branches plus ou moins bien portantes, version 2011. Mais, dès la première écoute, il s’agit bien d’autre chose, d’une oeuvre hors du commun et au-delà des attentes.
On y est bien encore dans cette économie de moyens, centrant une architecture sonore autour d’une rythmique portée par les basses et tournoyant autour de la voix très accentuée (Londres, le sud de Londres) de Space Ape. Mais cette fois-ci, la voix est accompagnée par d’autres, en échos féminins lointains, notamment sur quatre morceaux hantés (les voix sont celles de Cha Cha – inconnue ici, mais on la rencontrerait volontiers, entre Kingston et Brighton). Il y aussi quelque chose de très dansant, de presque techno dans cette musique qui prend des formes quasi serpentines, ondoyant toujours, émergeant de synthétiseurs et orgues virtuels comme pour se lover autour d’un corps sortant de catalepsie. En quelque sorte, le soleil noir (de la mélancolie ?) qui donne son titre à l’album et figure au centre du disque sous la forme d’un morceau crépusculaire et miraculé, renvoie par diffraction à l’imaginaire futuriste qui sous-tendait les premiers disques électroniques surgis de Detroit : ce futur si chargé en horizons robotiques, Kode9 semble l’illuminer, trente ans plus tard, par un étrange soleil d’Apocalypse. Là où la techno (de Detroit, ou minimale) semblait, malgré tout, filer droit, le post-dubstep technoïde de Kode9 file plutôt en cercles concentriques, en circonvolutions chaloupées, faisant valser corps et tête, n’hésitant pas,aussi, à masquer les rythmes au profit de boucles de melodica citant les paysages sonores d’Augustus Pablo et, dans le même mouvement harmonique, les sirènes diffuses des alarmes urbaines – ces moments-là sont simplement beaux à se damner et le sont d’autant plus qu’ils contrastent majestueusement avec quelques moments plus énervés, quasi ragga (et raga) qui ponctuent bien le disque. Celui-ci se termine sur Kryon, morceau invitant Flying Lotus, construit autour d’une strate de nappes et de craquements, d’une voix perdue dans un brouillard. Kryon, vignette enfumée, aurait pu tout aussi bien être composé par Oneohtrix Point Never ou Odd Future, Herbie Hancock ou Alice Coltrane : petite musique de nuit, ce morceau de poche conclut l’album en en vernissant et émaillant l’appendice final, délicatement, lui offrant une touche fantomatique, étrangement hantée.
Black Sun, surtout, c’est un peu la musique qui restera de 2011, tournoyant autour d’un soleil en train de crever, d’une époque qui se désintègre mais qui, grâce à des disques comme celui-ci, laissera derrière elle autre chose que des vidéos YouTube de Lady Gaga.

Sonic Protest, le meilleur festival de musique ? Mon préféré, en tout cas, qui ne fait ni dans les concessions, ni dans les nostalgies et offre des écoutes inédites, des groupes et des musiciens peu vus, peu connus. Cette année, il faudra voir Ramleh, Toniutti et pas mal d’autres. En attendant, voici quelques questions posées aux organisateurs.

1. Comment Sonic Protest a-t-il évolué depuis ses débuts,
Esthétiquement et économiquement ? Qu’est-ce qui vous donne envie de continuer (et reprendre après une année de pause) ?
Il s’est passé beaucoup de choses pour Sonic Protest, c’est-à-dire pour les quelques personnes qui animent l’affaire, ce n’est pas vraiment une entité autonome…
En 2003, nous avons mis la première édition sur pied de manière assez spontanée : le désir de le faire nous taraudait depuis quelques temps et la venue en Europe du groupe argentin REYNOLS a été le véritable déclencheur, on avait envie de créer un contexte spécifique pour qu’ils jouent à Paris, avec d’autres artistes que nous apprécions. Le nous de cette époque n’est pas tout à fait le même qu’aujourd’hui, et s’est fait au départ sur un rapprochement entre des gens et des structures actives localement : Franq de Bimbo Tower, Benoît de Textile Records et Arnaud qui était programmateur aux Instants Chavirés à l’époque. Trois points de vue d’activistes sur les musiques expérimentales qui se croisaient et se complétaient.
La vie a esquinté le casting et nous avons, depuis, coupé le cordon avec la structure porteuse, les Instants Chavirés.
Si nous en sommes encore très proches d’eux (ce sont des amis et ils nous filent des coups de main indispensables), nous assumons désormais la totalité des enjeux du festival, de manière autonome, avec l’association Sonic Protest.
C’est aussi grâce à l’arrivée d’un collègue, Yann, qui est assez tenace pour se coller aux choses administratives, ce que nous étions incapables de faire…
Economiquement, ça a toujours joué serré : l’équipe est bénévole et l’équilibre financier dépend en majeure partie de notre autofinancement.
Ca, ça n’a guère changé…
L’exercice reste périlleux et engendre aussi les pauses, retards et reports.
Pour le moment, nous arrivons à faire vivre cette aventure, et on en profite pour noter rapidement ici que c’est un petit peu face au vent, le contexte global n’étant pas des plus souples et les demandes de soutien financier faîtes cette année ne se sont pas soldées par des succès.
Bref, on fait ça quand on veut, quand on peut et comme on peut. C’est pas notre gagne-pain du tout, c’est même plutôt chronophage et un peu dangereux pour nos budgets persos. Ca demande donc un peu de temps pour s’y coller, l’envie est toujours là mais les moyens manquent, tout prend du temps. D’où une pause.
Pour finir sur cette question entre l’hier et l’aujourd’hui : du côté esthétique, qui joue et pourquoi…
Les raisons qui nous font inviter des artistes sont toujours les mêmes : nos envies (nous sommes les premiers spectateurs de Sonic Protest), ce qu’on a envie de partager, et le désir de présenter des choses qui ne le sont pas usuellement, du moins pas toutes ensembles et/ou pas trop par ici. Une envie d’explosion de l’offre pour tenter de lutter contre la cristallisation de l’attention autour de quelques noms de stars, éviter, tant que possible, les effets de mode, et écouter de la musique, voir des concerts variés de musiques pas banales…qu’elles soient expérimentales, noise, improvisées, industrielles,  rock, electro, free, etc…

2. Quelle orientation vouliez-vous donner à cette nouvelle édition ?
Comment avez-vous choisi les artistes ? sur quels critères ?
Nous avons radicalisé quelque peu notre programmation en éliminant totalement la notion de tête d’affiche.
L’accent a été mis (en partie) sur certains pionniers des musiques expérimentales (sound-art, freemusic, industriel, musique concrete…).
Précisons, qu’il ne s’agit en aucun cas de « reformation  » (comme c’est la mode) de groupes pseudo-cultes mais plutôt d’artistes intègres, toujours en activité, souvent dans l’ombre et loin des modes.
Nous sommes, nous même, avant tout des acteurs de la scène indépendante (musiciens, disquaire, animateur radio, participation fanzine ….), spectateurs de concerts, acheteurs de disques etc…
Le choix des artistes s’est fait naturellement (et difficilement vu la multitude de musique qui nous intéresse) vers des artistes dont nous avions envie de présenter le travail.
A deux exceptions près (Astma & le duo Sachiko & Rinji Fukuoka), nous avons invités les musiciens sans attendre qu’ils soient en tournée ce qui fait que beaucoup joue pour la première fois en France!!!!
La rencontre avec l’équipe motivée et érudite de l’institut Finlandais nous a permis de réaliser un vieux rêve: inviter certain de ces musiciens « pionniers » nordiques qui ne jouent jamais par ici.
Pekka Airaksinen et sa musique electronique hors-normes, le génial dadaïste-subversif M.A. Numminen et le collectif free-folk plus jeune AVARUS.

3. Comment avez-vous retrouvé la trace de Giancarlo Toniutti ? Et Ramleh ? Le fait d’avoir ces deux artistes place le festival sous le signe du label Broken Flag : une inspiration pour Sonic Protest ?
Nous avons contacté Giancarlo grâce au label Parisien FERNS RECORDINGS (spécialisé dans le sound-art et les musiciens travaillant à base d’enregistrements de terrain) qui a produit son mini-cd « Ura Itam Taala’ Momojmuj Löwajamuj Cooconaja » en 2007. Pour RAMLEH, franq était en contact avec Anthony Di Franco pour la distribution des disques du groupe dans sa boutique BIMBO TOWER et l’idée d’organiser un concert a germé assez rapidement.
Le travail récent de Giancarlo Toniutti autour des field-recordings et de la musique electro-accoustique s’est relativement éloigné de l’esprit plus bruitiste du label Broken flag. Malgré le fait que ce soit un label fondateur et incontournable des musiques post-industrielles, nous n’avons jamais souhaité placer le festival sous tel ou tel signe. Il y a un écart esthétique gigantesque entre Ramleh et le Finlandais M.A. NUMMINEN mais qui nous parait cohérent tant la subversion fait partie intégrante de leur démarche.
Mais c’est vrai , qu’un hasard (?!) réuni également à l’affiche du festival le musicien anglais Andrew CHALK ayant lui aussi édité des enregistrement dans les années 80 sur broken Flag sous le nom de FERIAL CONFINE!!!

4. Comment avez-vous choisi les lieux pour ce festival ?
Cela rejoint un peu ta première question sur les envies de reprendre après une pause : être nomade à Paris, ça prend du temps !
Beaucoup de visites, de balades, de rencontres, de tentatives pour s’arrêter au final sur des endroits et des gens avec qui on se dit qu’il est possible de faire quelque chose.
Nous voulions éviter de reproduire quelques erreurs de l’édition précédente (on apprend doucement), la première à l’échelle mammouth qui durait 8 jours et nous amenait à travailler loin des cocons que sont des endroits comme les Instants Chavirés ou Mains d’Oeuvres qui nous ont accueillis et soutenus auparavant.
Nous avions senti des incohérences entre des choses que nous avions réalisée et notre vision d’un festival. Ca concerne autant l’économie (le prix d’entrée qui subit le coût exorbitant de location d’une salle, le prix de vente au bar) que l’accueil du public (l’interdiction d’entrer dans une salle avec des boissons, par exemple), autant de points où la liberté de chacun est rognée insidieusement, subrepticement. Il est important de préciser que ces remarques sur les modalités d’accès et la vie des lieux culturels peuvent paraître anodines mais en disent plus long qu’il n’y paraît sur le formatage et
la consommation ; et qu’elles s’appliquent, dans notre expérience, aussi bien à des établissements d’économie privée que publique.

Nous tentons donc de faire ça juste normalement, sans chichis, le plus simplement possible, pour créer un contexte propice à l’écoute, à la rencontre, au plaisir et à la rigolade.
Ce n’est donc pas toujours gagné d’avance et nous sommes orientés cette année sur des endroits où nous pensons avoir une certaine liberté d’action sur le déroulement de la soirée et son contexte (tarifs accessibles à tous, etc…).

5. Avec quels autres festivals vous sentez-vous des affinités ? No Fun Festival ? Villette Sonique ?
Si nous nous sentons proches d’autres d’initiatives, ce ne sont pas vraiment de celles que tu cites. Sûrement une histoire de catégories entre poids plume et poids lourd qui nous différencierait.
Je pencherai pour des choses plus modestes (mais géniales comme dit l’autre) comme le festival l’Agrippa (St Laurent de Terregate) ou l’Ouverture des Clôtures (Marcillac) dans des contextes très DIY, ou encore Infamous Carousel (Paris).
Ou d’autres qui jouent aussi la carte de la transversalité esthétique, ce qui comprend aussi bien le festival Météo (Mulhouse), Kraak (en Belgique) que des lieux et organisations comme Cave 12 (Genève), les Potages Natures (Bordeaux), Extrapool (Nijmegen), Muzzix (Lille), etc…

Toute la programmation et les lieux sont sur le site de Sonic Protest.

Il n’y aura que les grincheux pour bouder leur plaisir, à l’écoute de ce nouveau maxi de Burial, qui reprend, on s’en doutait bien, la grammaire de ses précédents disques. Mais après tout, lui demander autre chose, cela aurait été comme demander à Johnny Cash de changer sa voix pour en adopter une de castra, ou se mettre au Moog plutôt qu’à la guitare western. si vous voulez l’écouter, allez voir chez CroCnique, et revenez dire ce que vous en avez pensé. Ou pas.

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