J’ai lu Wilson de Daniel Clowes

Le matin même, un mail de NYC proposait de me rapporter un exemplaire du livre tout juste sorti aux USA- il ne sort en VF que dans quelques mois. Mais, vers midi, passant rue Keller devant la boutique Pop Culture, Fred Paquet, qui a ouvert l’endroit récemment, me fait signe en tendant un exemplaire de Wilson, tout juste sorti des cartons. Premier vrai livre de Clowes depuis 5 ou 6 ans (son dernier en date, Deaht Ray, sort ces jours-ci en France chez Cornélius, sous le titre : le Rayon de la Mort, et il est excellent), Wilson est un pari narratif : Clowes fait usage d’une manière différente de séquencer son histoire. A chaque page correspond une unité complète, un bout de récit, un gag, un extrait de la vie de son personnage. Les pages tiennent ainsi pratiquement toutes seules, mais Clowes les agence néanmoins pour qu’elles finissent par former une vraie narration distendue. L’espace entre les cases devient ainsi doublé d’un espace entre les pages qui propose au lecteur de composer ses propres ponts, de se faire son cheminement presque tout seul au sein de la vie du personnage. Clowes, comme pour appuyer son récit, utilise peu de moyens, peu d’effets : il ne dessine que l’essentiel et semble s’être concentré sur l’amertume et la violence tendue des mots que Wilson dit en permanence. En quelque sorte, le livre tient quasiment du monologue dit par son personnage d’un bout à l’autre, tenant l’histoire comme on tiendrait un journal du dégoût du monde, des autres. Pour pointer la complexité de son Wilson, qui est plus revêche et retors à l’analyse que prévu, Clowes utilise plusieurs styles graphiques, allant du plus réaliste au plus caricatural, faisant en cela référence au travail récent d’Ivan Brunetti, mais aussi, par l’ascèse même de ses constructions, à la dynamique si particulière et minimaliste des Peanuts de Charles Schulz. En quelque sorte aussi, le récit évoque le Jimmy Corrigan de Chris Ware, mais dans un sens inverse : ici, le personnage principal n’est pas l’enfant, mais bien le père qui a abandonné sa progéniture. Car, Wilson tourne autour de cette question de passage et de transmission  : passage du temps, passage de l’hérédité, transmission des soi, de ses folies et de sa haine, directement aux autres, dans leurs oreilles, qui mènent invariablement au coeur. La fin même du livre demeure ouverte, suspendue entre tristesse et désespérance, sans souci de morale ou de fixer un horizon, un avenir. Clowes est un pessimiste, comme on pouvait le dire de certains philosophes. Il est surtout celui qui sait utiliser la bande dessinée pour dresser le portrait de situations apparemment banales, mais tellement représentatives de la misère profonde des années 2000, du suicide implicite qu’est devenue la vie pour tous ceux qui errent dans les rues, le regard droit, dans le vide.

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9 commentaires
  1. Quel chance tu as d’avoir les livres à peine sortie en France ! Ce dernier, d’après ce que tu expliques, à l’ai énoooooooormissime au niveau formel et narratif.

    En tout cas, merci à toi de nous faire partager tes « avant-premières » !!
    Je le dis souvent, Joseph, mais tu es vraiment un « passeur d’envies (ciné, bd et disques)

    Pour TOUT ce que tu m’as fait découvrir o redécouvrir, 10 000000000000 fois MERCI !!!!!

    A + +

  2. Yan a dit:

    😉
    Comme quoi…
    Je partage totalement ta fine analyse au sujet du livre que je suis entrain de lire. Je dirais tout de même que « Wilson » ne m’apparaît pas au niveau de « Ghost World » ou « Like a velvet… », ni même « David Boring ». Le fait d’auto-centrer le sujet du livre sur le personnage de Wilson, aussi talentueux soit Clowes, appauvri néanmoins son projet final. Quant au système narratif fragmentant l’ensemble page par page, on peut aussi y voir une référence à la bande dessinée européenne, Franquin, par exemple, sur sa série des « Gaston Lagaffe », 1 page / 1 statement ( pas forcément une blague d’ailleurs, plutôt une réflexion). Chez Schulz, le découpage n’est pas par pleine page, ou rarement. De plus, chez Franquin, il y a cet unique personnage et son propre langage, ce que l’on retrouve chez Clowes. Il y a aussi l’influence de Woody Allen, évidente, dans la morosité et frustration du personnage… Et la grande « nouveauté » de ce livre de Clowes est le fait qu’aucun extrait n’ait été publié avant la sortie du volume final – bonne idée ou non ? J’imagine que lors des publications de strips, auparavant, les réactions de certaines personnes ont pu par le passé influer sur Clowes et le cours des choses…

  3. joseph a dit:

    J’imagine mal Clowes se laisser influencer par un avis, tant ses histoires semblent maîtrisées.

    Je faisais référence à Schulz pour le ton et non pour la mise en page : je sais bien qu’il n’a pratiquement fait que des strips de ses peanuts, mais le ton qu’il employait, à la limite du morose, se retrouve bien ici, mais comme filtré par la lecture des pages d’Ivan Brunetti, lui-même grand lecteur de Schulz…

    Par ailleurs, je ne suis pas d’accord avec l’influence de Franquin : ce dernier faisait pour Gaston des gags en une page pleine, sans se soucier d’un récit en forme d’album. Tandis que là, très vite, Wilson se lit comme une histoire, d’un bout à l’autre, malgré les pleines pages. Celles-ci servent bien à une chose : exciter l’imagination, produire des ellipses encore plus fortes que d’habitude chez Clowes, qui en a l’habitude.

    Pour ma part, je trouve que Wilson est vraiment un de ses très bons livres, qui pose autant de questions que David Boring (mon préféré de Clowes, haut la main), tout en ayant le même rapport émotif aux personnages qui se dégageait de Ghost World. En quelque sorte, j’ai l’impression de croiser dans Wilson des personnages de Ghost World qui auraient perdu leur innocence en passant du temps chez David Boring…

    Cela dit, je ne crois pas qu’il faille à tout prix des panthéons et des classements pour des auteurs comme Clowes : chaque livre est une avancée nouvelle, une direction indiquée, par rapport à une cartographie dont on ne verra sans doute l’aboutissement que dans plusieurs années, décennies.

  4. joseph a dit:

    Ah et aussi : les deux livres précédents étaient eux aussi sortis en intégralité, la première fois : Ice Haven et Death Ray (Le Rayon de le mort) avaient été publiés chacun dans un numéro du mag de Clowes, Eightball, sans prépublication partielle. Il est vrai qu’Ice Haven a aussi bénéficié d’un remontage à l’italienne pour sa version ultérieure, en livre pour librairies qui n’aiment pas la BD…

  5. Amis Lyonnais :
    J’ai vu « Wilson » de Daniel Clowes, avec la même couverture, à la librairie bd l’Expérience (5 place Antonin Poncet dans le 2ème à Lyon).

    Je précise l’adresse malgré tout même si tous les bédéphiles Lyonnais connaissent cette excellente maison au tôlier fort érudit et sympathique….

  6. joseph a dit:

    En y repensant, c’est vrai que la référence à la BD franco-belge à partir de Franquin, peut être une manière d’entrer dans ce livre, qui a le format, finalement, d’une bande dessinée européenne classique : il est cartonné, en couleurs, presque de la taille d’un Tintin. A rapprocher du format du prochain livre de Burns, lui aussi faisant référence directement au format des Tintin classique : couverture cartonnée, dos toilé, etc. Sans parler du personnage… Finalement, ce sont sans doute nos Américains préférés qui vont le mieux récupérer et faire grandir l’héritage de Franquin, Hergé et quelques autres, tandis qu’en France, on s’évertue faire de plus en plus d’histoires à l’américaine, non ?

  7. Yan a dit:

    Tout à fait d’accord avec toutes tes remarques Professeur G.
    Et finalement, oui, quand je citais Franquin, c’est que j’ai le sentiment que les meilleurs auteurs de Comics, qui sont au passage souvent édités par des Canadiens (D&Q) et non des Américains ( et cela veut dire beaucoup, vis-à-vis des Comics US exclusivement ou presque dévolus au culte du ‘Superhero’), se rapprochent avec logique des grands auteurs Européens qu’ont pu être Hergé, Franquin, Pratt, ou plus récemment des auteurs tels Tardi, Moebius/Gir et quelques autres… Ce que font les auteurs Français plus récents, je ne sais pas, j’ai un peu de mal avec pas mal d’auteurs. Sfar, par exemple, est l’exemple le plus frappant d’une médiocrité sous couvert de branchitude et de ‘coolness’. Ses appropriations successives d’oeuvres / monuments comme « Le Petit Prince » et « Gainsbourg » (devenu ‘marque déposée’) sont des plus pitoyables et abusives, appauvrissant d’une manière impitoyable les choses, avec un cynisme absolu.

  8. Salut Joseph.
    J’ai lu et suivi le débat analytique sur « Wilson » (que je n’ai pas encore lu) et Clowes avec un grand intérêt. Très pertinent et intéressant, autant la tienne que celle de Yan.

    Par contre, je ne suis pas du tout d’accord avec tes propos sur Joann Sfar, milles excuses d’avance !!! Pour « Le petit Prince », j’ai pas lu. Mais son “Gainsbourg” en film a été une de mes first claque 2010 ciné ! Pour mieux comprendre, voir ma critique (en toute modestie) :
    http://muziksetcultures.blog.sfr.fr/kultures_et_politiks/2010/02/-gainsbourg-une-vie-h%C3%A9ro%C3%AFque-un-conte-de-joann-sfar-.html

    Son « Chat du rabbin » est une série excellente, tant au niveau narratif, formelle, dessin que philosophique. Et cette opposition dérision/admiration du judaïsme, sorte de amour/haine, un « je t’aime moi non plus » perso ! Je ne comprends pas cette « Kabbale » contre lui, car c’est pas la première fois que je lis des critiques de ce type !! Peut être ai-je tort ???

    Mais je respecte ton avis, c’est juste que le découverte de cet auteur, il y a quelques années grâce aux Inrocks d’ailleurs, m’a scotché. Et depuis, comme dirait Katerine, j’adooooooooooooooore !!!!
    Quand à « Grand Vampire », les moultes volumes de « Donjon », etc..sont quand même aussi géniaux.

    A + + +

  9. julien a dit:

    Est-ce que les auteurs de BD américains ne commencent pas à tourner sérieusement en rond avec le thème du nerd, ou geek loosers collectionneurs de BD ou autres? On retrouve ça un peu partout et trés ( trop) souvent : chez Chris Ware, Crumb, Peter Bagge, Tomine, Joe Matt ou son copain Seth, et Clowes bien sur!
    Clowes qui fait des névrosés de tous poils son fond de commerce principal ! Au début ça me faisait marrer. Mais à force je trouve la satyre lassante et finalement trés américaine quand elle n’est pas ambigue!
    Finalement je prend plus mon pied avec des revues come Lapin! En comparaison je trouve que les stars de la BD américaine indépendante manquent un peu d’oxygène ces temps ci.

    Cordialement!

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