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Archives Mensuelles: avril 2010

Le matin même, un mail de NYC proposait de me rapporter un exemplaire du livre tout juste sorti aux USA- il ne sort en VF que dans quelques mois. Mais, vers midi, passant rue Keller devant la boutique Pop Culture, Fred Paquet, qui a ouvert l’endroit récemment, me fait signe en tendant un exemplaire de Wilson, tout juste sorti des cartons. Premier vrai livre de Clowes depuis 5 ou 6 ans (son dernier en date, Deaht Ray, sort ces jours-ci en France chez Cornélius, sous le titre : le Rayon de la Mort, et il est excellent), Wilson est un pari narratif : Clowes fait usage d’une manière différente de séquencer son histoire. A chaque page correspond une unité complète, un bout de récit, un gag, un extrait de la vie de son personnage. Les pages tiennent ainsi pratiquement toutes seules, mais Clowes les agence néanmoins pour qu’elles finissent par former une vraie narration distendue. L’espace entre les cases devient ainsi doublé d’un espace entre les pages qui propose au lecteur de composer ses propres ponts, de se faire son cheminement presque tout seul au sein de la vie du personnage. Clowes, comme pour appuyer son récit, utilise peu de moyens, peu d’effets : il ne dessine que l’essentiel et semble s’être concentré sur l’amertume et la violence tendue des mots que Wilson dit en permanence. En quelque sorte, le livre tient quasiment du monologue dit par son personnage d’un bout à l’autre, tenant l’histoire comme on tiendrait un journal du dégoût du monde, des autres. Pour pointer la complexité de son Wilson, qui est plus revêche et retors à l’analyse que prévu, Clowes utilise plusieurs styles graphiques, allant du plus réaliste au plus caricatural, faisant en cela référence au travail récent d’Ivan Brunetti, mais aussi, par l’ascèse même de ses constructions, à la dynamique si particulière et minimaliste des Peanuts de Charles Schulz. En quelque sorte aussi, le récit évoque le Jimmy Corrigan de Chris Ware, mais dans un sens inverse : ici, le personnage principal n’est pas l’enfant, mais bien le père qui a abandonné sa progéniture. Car, Wilson tourne autour de cette question de passage et de transmission  : passage du temps, passage de l’hérédité, transmission des soi, de ses folies et de sa haine, directement aux autres, dans leurs oreilles, qui mènent invariablement au coeur. La fin même du livre demeure ouverte, suspendue entre tristesse et désespérance, sans souci de morale ou de fixer un horizon, un avenir. Clowes est un pessimiste, comme on pouvait le dire de certains philosophes. Il est surtout celui qui sait utiliser la bande dessinée pour dresser le portrait de situations apparemment banales, mais tellement représentatives de la misère profonde des années 2000, du suicide implicite qu’est devenue la vie pour tous ceux qui errent dans les rues, le regard droit, dans le vide.

Un disque, ça s’apprivoise lentement. Parfois, ça s’achète sur un coup de tête, la foi d’une pochette, d’un premier contact, très visuel. J’ai acheté celui-ci, Percussion & Other du groupe Suboko, lors de ma deuxième rencontre avec lui. On m’a dit qu’il s’agissait d’un disque de percussions dû à un trio de batteurs A regarder de très près la pochette, on y décèle la matière d’une cymbale en spirale. Un disque de batteries, de percussions ? L’un des rares du genre que j’aime vraiment, c’est celui de Milford Graves sur ESP, mais que je n’ai pas remis sur la platine depuis longtemps. J’en conserve un souvenir très atmosphérique et tellurique à la fois. Alors, voilà, je me demandais même si j’allais écouter cet album de Suboko, si je ne préfèrerais pas l’imaginer en n’en connaissant que sa pochette à l’organique sale, presque dégueulasse. Et puis, voilà, un soir, le dressage de l’un et de l’autre débute : le CD glissé dans le lecteur et la musique arrive pour tout chavirer : une longue musique de plainte sonore, portée par un bruit d’orgue lointain, des ricochets et des envolées de cornes, de métal, d’os et de cuivres. La pochette n’était pas un leurre : le disque est une spirale aspirante, qui happe au milieu du corps et de l’écoute pour faire surgir des instantanés de puissance sonore.Il y a là quelque chose de très puissant, tenu et décidé, obtus presque, comme un disque de free jazz enregistré par des musiciens qui auraient au préalable décidé de jouer dans le même sens, à l’intérieur d’un seul et même sillon, creusé à l’envi, jusqu’au sang, au souffle coupé. Au milieu, le disque se perd un peu, me perd un peu, mais il retrouve sur ces deux derniers morceaux la même vitalité fougueuse qui animait les deux ou trois premiers. Un entrain pareil mériterait une plus belle place, au centre d’un soleil tout noir. Ce disque date de 2009, je crois. Mais il pourrait tout aussi bien être né en 1969 ou 2010, en 1958 ou 1981 : il est en utopie, sans date de validité ni de péremption.

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