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Archives Mensuelles: février 2010

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Certains disques sont des trous noirs qui vous plongent des années en arrière, vous ramènent vers une période dont vousne soupçonniez pas qu’elle puisse contenir en elle autant de puissance ou de violence ou de sentiments fracturés. Hole In The Heart, dû au groupe indus/power electronics/free rock Ramleh (cousins de Skullflower), met à genoux, en deux CD jumeaux, tous nos souvenirs des années 80. Ici, pas de frivolités, pas de rock synthétique, pas de noisy pop, pas de romantisme éthéré : il n’y a qu’un immense vortex, évoqué si fragilement dans les notes de pochette par Anthony Di Franco – membre de Skullflower puis de Ramleh. Guitares saturées, basses monolithiques et abstraites, voix en résonance spectrale comme des plaintes de damnés au ralenti, Hole in The Heart ressuscite des enregistrements sortis en catimini, en cassettes sur le légendaire label de Ramleh, Broken Flag et n’évoque rien d’autre que la violence du monde d’alors, des années 1982-1986, et mis en musique en une année, 1987. Pas un hasard si ces morceaux terrifiants, évoquant parfois les coups de colère d’un Loop mal emmanché, datent de cette année là : ils sont comme le reflet d’un monde empli de bombardements et de ruines, d’explosions et de voitures piégées, reflétés en Occident par des images de télé, à la distance ébouriffante. La musique de Ramleh se déroule comme si elle avait été jouée par quelqu’un qui regarde des images lointaines de décombres et de terreur, et tente par sa musique et son chant de caverne d’en atteindre le point central, d’en dépasser les images pour être au coeur de l’événement, au coeur du bruit.

La mort récente de Jack Rose a laissé comme un vide, une peine sourde – celle de ne pas pouvoir suivre l’évolution, année après année, d’un musicien qui avait un peu plus que de l’éphémère en lui. Luck In The Valley, album posthume et dernier enregistrement connu de Rose, s’écoute forcément comme cela, les oreilles teintées de regrets : en songeant à la mort, en y percevant un testament, un résumé de l’oeuvre passée, un embryon de ce qui aurait pu être. Pourquoi pas ? Mais pourquoi pas non plus écouter le disque pour ce qu’il est, pour ce qu’il présente et livre. Une suite de morceaux dans lesquels Rose est en belle forme, évoluant entre ses deux pôles contradictoires : une esthétique hillbilly et une esthétique raga – l’Amérique des champs et l’Inde fantasmée. Selon les goûts et l’esprit du moment, on pourrait préférer tel ou tel morceau, telle ou telle dominante, se laisser aller à la teinte raga et bourdonnante des morceaux qui semblent a priori les plus forts, les plus impressionnants. Mais ce serait peut-être mésestimer l’ensemble du disque qui fait oeuvre en soi, menant l’oreille dans une cascade, une cavalcade abolissant les genres, se moquant des frontières stylistiques et géographiques comme pour dire que même avec une guitare, un banjo, un harmonica, tous ces instruments antédiluviens, on peut être au coeur du monde contemporain, tout au fait et au faîte du temps qui raccourcit, du monde qui se rétrécit. Le monde, vu depuis la musique de Jack Rose, est une vallée bien encaissée, où tout se mêle instinctivement. J’aime bien m’y perdre, longtemps.

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