archive

Archives Mensuelles: mars 2009

En ce moment, je réécoute avec frénésie les premiers albums de Kluster et de Cluster. La différence entre les deux groupes ? Le premier, avec un K, est un trio tandis que le second, avec le C, est un duo – ou plus exactement, il s’agit du premier trio sans un de ses membres, Conrad Schnitzler. Or, après avoir longtemps adoré Cluster, le duo, je découvre progressivement l’oeuvre
de Schnitzler, qui a publié un grand nombre de disques (je cherche les deux premiers, surtout Rot ou Red : ne pas hésiter à me le proposer si vous l’avez en vinyle et que vous n’en faites rien…). Certains enregistrements de la fin des années 60 ou du début des années 70 sortent tout juste. L’an dernier, il y a eu deux live sublimes de Kluster (mais cette fois dans une formation différente : Schnitzler et deux autres musiciens qui ne sont pas ceux de Cluste – tout le monde suit ?) que j’écoute vraiment religieusement et figurent parmi les plus beaux disques de 2008, avec 30 ans d’avance (même s’ils datent d’ailleurs d’il y a 30 ans). Et le label italien Qbico réédite des bandes de Schnitzler dont ce Silver toutjuste sorti et qui est un petit sommet de la musique électronique en chambre, tournant autour de recherches sonores mais avec une étrange habileté pop. Il y a là un peu de techno primitive, un soupçon de mélodies synthétiques, une énergie communicative. Cinq morceaux qui pourraient n’être qu’un seul, une unique progression, qui m’évoque tout autant Tangerine Dream que New Order, à la manière d’un chainon manquant, un bout d’ADN retrouvé tardivement.

Les livres de Seth sont plus beaux les uns que les autres et celui-ci est bien son premier classique, ressorti récemment en VF dans une édition reprenant exactement l’américaine (ou plutôt la canadienne). On y découvre tout ce qui fascine ce grand auteur canadien méconnu et fait oeuvre en lui, dans ce qu’il dessine et écrit : la bande dessinée, l’autobiographie,  le rapport nostalgique au monde, le temps qui passe et les manières de capturer et représenter cette érosion en bande dessinée.  La beauté du livre réside dans un équilibre de chaque page, entre autobiographie et fiction : au milieu de sa vie qu’il dessine là, Seth introduit un élément narratif fictionnel, une sorte de chasse à l’homme tranquille qui fait avancer son livre et dont chaque avancée sert de révélateur pour sa propre personnalité, ses angoisses, désirs, façons d’être au monde. Il y a aussi là de splendides passages atmosphériques, des pages presque planantes, que Seth développera dans ses livres suivants, notamment Clyde Fans, encore plus hanté, littéralement, que celui-ci. Une lecture essentielle, vraiment.

Il y a quelques mois, j’ai rencontré Bérangère Maximin qui m’avait envoyé son disque après avoir échangé un mail ou deux. Sa musique est sortie sur le label de John Zorn, Tzadik. Bérangère m’a raconté comment tout cela s’était fait, comment elle avait envoyé sa musique à Zorn qui en a fait un album assez mirifique. Elle m’a aussi raconté son éducation musicale, sa découverte de la composition, ses projets à venir, ses concerts… Mais le plus important, avant qu’elle sorte ses prochains disques, c’est de continuer à écouter celui-là, qui est sorti à la fin de l’année dernière, mais demeure encore scotché aux oreilles. Son premier morceau, notamment, est une merveille qui mêle des bruits concrets avec une sensibilité particulière, qui sait amalgamer des sons épars pour en faire une sorte de dentelle sonore. On est ici plus proche de la musique concrète classique, de Parmegiani, Bayle, Luc Ferrari, que de la musique électronique plus récente. Bérangère Maximin construit comme un pont entre les traditions, une forme de poésie sonore qui flotte et rêvasse, agresse parfois, détourne le regard, s’évade et, partant, glisse à l’oreille d’étranges mélopées abstraites, tendues par une timide vigueur.

Depuis un an, les éditions du FRMK donnent l’impression de redéployer leurs activités de manière plus radicale. Leurs livres sont toujours aussi beaux et intrigants, mais se déplacent de plus en plus vers un ailleurs singulier et semblent presque plastiques, établissant un rapport très intéressant entre le dessin, l’art contemporain, le spectacle vivant, la bande dessinée. Dans le même mouvement, qui implique de sortir des ouvrages d’artistes assez précieux (comme un récent  de Paz Boira, très beau, intitulé Ces leurres et autres nourritures), ils éditent une série de petits livres dont le format évoque celui de quelques revues de BD des années 70, mais dont le contenu est autrement plus subversif, intrigant et stimulant. L’un des plus notables de la série s’attaque justement à une figure très répandue dans les années 70 : celle de l’anti-héros masqué à la Fantômas et qui, notamment en Italie sous le nom de Diabolik, a été beaucoup déclinée, servant de support à une pléthore d’histoires mêlant sexe et violence, se lisant souvent comme des négatifs européens exagérés des récits sombres mais bien plus cadrés de Batman ou du Fantôme du Bengale. Chez le FRMK, ce personnage s’appelle Demoniak. Il est d’abord apparu sous la forme de tout petits récits envoyés par la poste à une poignée d’abonnés. C’était il y a un an et les missives (j’en ai reçu deux) étaient très intéressantes, mettant en scène un langage familier de la BD de super héros et s’affirmant aussi implicitement comme un détournement de celle-ci, à la façon des situationnistes. Depuis le début de cette année, Demoniak se décline différemment, dans une série disponible en librairie. Et sans nom d’auteur : ici, pas de signature, comme pour signifier que l’on est dans un palimpseste permanent : on fait de la bande dessinée sur les pages d’anciennes BD, on reformate en bandes dessinées des figures classiques de la BD, on dit en bandes dessinées tout ce que la BD charriait inconsciemment de contenu politique. Dans le premier volume sorti, tout n’est pas clairement explicité et la lecture avance par rebonds, renvois, ellipses, digressions, fantasmes mis en quinconce. Mais c’est bien là ce qui frappe et happe : la capacité de provoquer des questionnements tout en renvoyant à des réminiscences de lectures, comme si d’un coup, l’on se rendait compte de milliers de discours sous-tendant les milliers de BD lues et relues, et auxquels l’on ne prêtait guère attention. En pointant les codes, en brouillant les pistes, Demoniak confirme bien que la BD est d’abord un système de représentations, éminemment politiques.

%d blogueurs aiment cette page :