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Archives Mensuelles: novembre 2008

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James Ferraro est un des deux Skaters, groupe américain de drone plutôt abrasif qui a joué récemment dans la cave d’un bar à Paris, métamorphosée du coup en une étincelante crypte psychédélique. Les Skaters jouent samedi prochain à Bordeaux dans le cadre de l’exposition sur le psychédélisme, au CAPC. Allez les voir. Et profitez-en pour acheter les CDR de James Ferraro, qui sont encore plus beaux, intrigants et prenants que ceux des Skaters. Là où le groupe semble se diriger vers une exploration très monolithique du son, Ferraro dissèque plusieurs registres, avec toujours une tendresse pour un son lo-fi, sale, décharné, éclaté. Selon les disques, qui n’ont souvent rien d’inscrit et circulent sous une pochette sommairement photocopiée, Ferraro se métamorphose en Terry Riley ou Human League, en adepte de Charlemagne Palestine ou en fan de New Order. Il doit être un peu de tous ceux-là à la fois tant ses disques sont des échos de choses entendues et annoncent d’autres possibilités, d’autres futurs. Voilà un univers musical alternatif, quelque chose qui aurait pu être. Les Skaters, paraît-il, vivent désormais à Bruxelles : une ville où les choses ne sont jamais ce qu’elles semblent, une ville qui fait semblant d’être grise – exactement comme eux.

Le CAPC de Bordeaux accueille à partir de fin novembre une exposition consacrée au psychédélisme en France depuis 1968. L’expo est accompagnée par un festival de trois jours organisé par alifib. On y verra notamment Expo 70, Turzi, Skaters, et les mythiques Ame Son dont l’unique album sur BYG est un des fleurons psychédéliques / free rock / prog du tournant des années 60 et 70. Les voir jouer en 2008 est un étrange raccourci spatio-temporel. Ame Son jouera d’ailleurs à Paris jeudi 27 novembre au Chiquito (plus d’infos sur : www.myspace.com/alifibgigs). En prélude à l’expo, j’ai interviewé Yann Chataigné, son curateur. Une partie de l’interview est à lire ici et l’autre sur www.menstyle.fr.

En France, quels étaient les principaux tenants du psychédélisme en 68 ?

1968 est une date-clé pour l’émergence, dans différents domaines artistiques, de différents artistes et groupes que nous avons rassemblés autour du mot d’ordre psychédélique, malgré toutes leurs différences. Même si les premiers disques importants de rock psychédélique paraissent en France à partir de 1970, dès 68 la scène française est sous tension : Jean-Jacques Lebel a réalisé l’année précédente un happening avec la participation du groupe Soft Machine, le groupe Gong est en gestation, qui travaillera rapidement avec l’artiste Martial Raysse, les cinéastes Jérôme Laperrousaz ou Peter Földes, le compositeur Bernard Parmegiani, les Films Zanzibar (Garrel, Clémenti, Serge Bard, Patrick Deval…) sont fondés cette année là et incluent les artistes Frédéric Pardo, Olivier Mosset ou Daniel Pommereulle…
Tous ces artistes naviguent entre les disciplines artistiques, expérimentent, collaborent autour d’une idée directrice, celle de l’expérience. D’où le peu « d’oeuvres » présentes dans l’exposition mais la mise en scène de traces, de films, d’événements pour tenter d’être au plus près de ce que pouvait représenter un tel moment de créativité.
Mais nous n’avons voulu, à aucun moment, être dans la nostalgie des années 60, et c’est pourquoi il nous a semblé essentiel de nous ancrer dans le présent et faire de l’intérêt des artistes d’aujourd’hui pour cette période une manière active de rendre vivante cette période. Nous n’avons surtout pas souhaité proposé un panorama mais proposer des pistes : la jeune artiste Lili Reynaud Dewar, qui travaille entre sculpture et performance, très intéressée par les notions de communauté, de pop et d’utopie a réalisé une scénographie qui met en scène la mémoire de cette période d’une manière extraordinaire et fait de l’exposition une espèce d’oeuvre d’art totale qui inclue les formes rejouées, les archives, les concerts en une immense installation, à la manière d’une image dans la laquelle on plonge… Les groupes Turzi, Principles of Geometry ou Feedback 66 sont des groupes français qui actualisent chacun à leur manière lors du festival la « tradition » psychédélique sans la singer aucunement. Un light-show sera même rejoué lors du concert de Turzi, avec la participation de Tim Blake (clavier de Gong) et d’artistes qui ont fondé l’un des groupes de light-shows les plus importants de la période, Open Light… Une installation vidéo hypnotique en forme de vortex des artistes autrichiens Barbara Doser & Hofstetter Kurt constituent à l’entrée de l’exposition une extension vers un autre domaine…

Que reste-t-il des années psychédéliques aujourd’hui ? Y a-t-il un héritage ou une descendance des expérimentations musicales, visuelles, graphiques des années 60 et 70 ?

La chronologie est complexe, et le temps n’est malheureusement pas linéaire. Par exemple, le terme « psychédélique » a été employé pour la première fois par Aldous Huxley dès 1957, c’est à dire dix ans avant le Summer Of Love. Déjà bien avant lui, différentes figures avaient expérimenté les drogues hallucinogènes, et en avaient établi le récit.
Et, de nos jours, on peut considérer sans aucun doute comme psychédélique différentes formes d’art récentes.
Cette expérience traverse l’espace et le temps, ce que nous montre la multitude des artistes, groupes et collectifs actifs aujourd’hui, et dont une part est présente dans l’exposition. Il est tout à fait juste de parler de musique psychédélique aujourd’hui, en 2008, quarante ans après, même si cette musique revêt aussi des caractères très différents, informée de l’histoire des formes depuis quatre décennies.
Pour autant, l’ambition est la même : expérimenter, permettre d’accéder à une expérience autre, celle de la transe, du bruit, de la répétition entre autres, et de partager cette expérience collectivement, voire de manière communautaire.
Il me semble que la chose la plus significative est en l’occurrence cette manière dont plusieurs artistes aujourd’hui proposent une vision du monde mis à distance, créent des univers dont tous les éléments sont pensés et qui sont comme un miroir tendu face au monde actuel, une parodie en quelque sorte, qui proposent quelque chose comme autant de contre-mondes au coeur même de la réalité. C’est une autre manière de penser la teneur politique de l’art : faire « un pas de côté ».

En quoi le psychédélisme français différait-il des autres (US, UK, etc.) ?

Tout d’abord, « psychédélisme » est un terme problématique, auquel nous préférons celui « d’expérience psychédélique », celle, comme nous l’avons dit, de la méditation ou de la drogue. L’art, qui opte pour différentes médiations pour restituer les visions produites par cette expérience d’un côté, ou recréer chez le spectateur les conditions de l’expérience psychédélique de l’autre, peut à la fois peu et beaucoup face à cela. Sa définition par catégories (arts visuels, sonores, performatifs) le limite par définition.
L’art psychédélique tente alors de proposer une nouvelle fonction rituelle de l’art qui fait de la scène (et du concert de rock psychédélique en particulier) le point de convergence évident de ces questionnements. D’où la forme de l’exposition que nous organisons au CAPC, qui opte pour un certain nombre de scènes qui sont activées par différents actes live. C’est dans cette temporalité que se situe l’expérience psychédélique, alors que se mêlent sons, images, et corps dans un même dispositif.
En France, la scène psychédélique prend une forme toute particulière.
Elle est d’un côté influencée quelques années après les Etats-Unis et l’Angleterre par les expériences psychédéliques anglo-saxonnes (à partir de 1967-68, grâce entre autres aux articles d’Alain Dister qui part alors en Californie) soit au moins deux ans après les Etats-Unis.
Mais le psychédélisme se développe en France sur un terreau singulier, grâce aux expériences des avant-gardes Lettristes, situationnistes ou néo-dadaïstes, la présence de la Beat Generation à Paris dès les années 1950, ou encore les expérimentations optiques du Groupe de Recherche en Arts Visuels ou la critique du Pop Art par les Nouveaux Réalistes. La scène psychédélique française naît dans un contexte de révolution politique en crise contre le conformisme bourgeois et la répression des années De Gaulle, contrairement à l’Angleterre qui offre des espaces de liberté réels pour la contre-culture. La poésie et la littérature, le happening, le free-jazz sont les parents directs du psychédélisme français, qui vont être rapidement métissés d’influences multiples, allant de la Pataphysique au cinéma expérimental d’Etienne O’Leary, des light-shows de Mark Boyle (qui oeuvre pour Soft Machine entre autres) en passant par le Pop, la musique orientale, les spiritualités orientales, et la fantasme de La Route. Le magazine Actuel emblématise cette convergence d’intérêts qui mêle esthétique et politique, pensée et délire potache, communauté et activisme. Le psychédélisme en France est finalement assez loin des clichés du Flower Power et du Summer of Love hippie, il est bien plus sombre, politisé et brutal, car il se développé plus tardivement, dans un contexte plus dur, et informé de différentes influences plus critiques.


Le livre est publié par En Marge. Rempli de dessins sauvages et minimalistes. J’ai écrit la préface, demandée par l’éditeur et l’auteur. Merci à eux, le livre est vraiment beau.

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