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Archives Mensuelles: juillet 2008

Le jour où j’ai rencontré Robert Frank, ma vie a vraiment basculé. J’y allais le coeur battant, je ne sais plus pourquoi, bien plus que pour n’importe quelle autre interview ou entretien ou rencontre. J’y allais avec Renaud Monfourny, dans un café de Saint Germain. Je ne connaissais guère Robert Frank et depuis les quelques minutes passées avec lui, je ne connais personne d’autre, je ne mets personne plus haut que lui, je ne mets personne à son niveau ou dans sa catégorie, mais sans non plus en faire une divinité : il est à part, quelque part dans ma tête. Dans ces photos, dans ces films, dans les idées mêmes qui s’en dégagent, il y a quelque chose de familier et lointain, comme un écho d’oeuvres réalisables, mais toujours à construire. Ce jour-là, il nous a dit deux ou trois choses extrêmement marquantes, comme cette phrase presque banale dans sa bouche : « je ne fais plus qu’une ou deux photos par an ». Voilà sans doute ce vers quoi il faudrait à tout prix tendre : une ou deux photos par an. Rien de plus.

Depuis sa sortie, il y a deux ans, j’écoute sans relâche l’album Giant d’Herman Düne. Avant ce disque, j’aimais bien les enregistrements de ce groupe, mais sans jamais éprouver le même attachement que pour celui-ci. Peut-être était-ce simplement une question de contexte, de moment de vie ? A moins que ce ne soit la production, qui me paraît plus luxuriante, plus claire et vive sur Giant qu’auparavant. A moins, encore, que ce ne soit, l’immense sincérité qui coule de chacune des chansons de l’album, de chaque petite histoire qui s’y dissimule. Il y a là comme une immense carte personnelle qui se dresse dans les oreilles, une sorte de joie qui s’installe, de sentiments inhabituels qui se font entendre. Pas un morceau à oublier, pas un instant inutile. Un disque tellement chargé, qu’il semble comme autobiographique à la manière de Daniel Clowes, peut-être, avec un même ton indolent mais renversant, distancié mais hanté, qui habite les meilleurs comics américains. Depuis, les deux frères Herman Düne se sont séparés : l’un des deux est parti à Berlin s’est rebaptisé Stanley Brinks et écrit toujours de belles chansons qui frappent l’esprit – celle qui porte le titre même de Stanley Brinks est une merveille… L’autre frère continue le groupe et sort à la rentrée un nouvel album, Next Year in Zion. Mis à part le titre, qui fait penser à un t-shirt de touriste pas très inspiré, cet album est très réjouissant. Je n’y décèle pas encore la même fracture que dans Giant, les mêmes chansons mi-fragiles mi-alertes, mais ce même sentiment d’être au coeur d’un grand disque de chansons émouvantes commence à me saisir. Finalement, c’est en faisant des chansons qui parlent de l’Amérique, sous influence de Gram Parsons et Will Oldham, qu’Herman Dune s’impose comme un groupe français d’envergure, qui parle bien de notre état présent, ici et là. Un groupe qui agit avec ses influences et ses amours comme le faisaient les Stones avec le Blues : en le réinventant, ils ont rajeuni l’Angleterre. En réécrivant l’Amérique, c’est nous, notre présent, notre présence au monde et à la musique, qu’Herman Düne ravive.

Difficile de faire moins estival, moins festif, moins ensoleillée que ce disque. Difficile aussi d’écouter autre chose – en tout cas dans cette catégorie-là, minimale, drone. Kevin Drumm est un musicien américain, qui réside à Chicago. Ses disques récents étaient tous plutôt très noise et l’un d’entre eux, Sheer Hellish Miasma (sorti sur Mégo) est l’un des parangons du genre, incroyablement guttural et fort, encore plus intense que du Merzbow. Ce disque se clôturait néanmoins sur un morceau tout en douceur, très calme et ambient. Titré Cloudy, on y entendait des nappes et des fréquences de synthétiseur, venant rêveusement conclure un disque de nervosité, d’acharnement physique. Depuis, il y avait comme l’espoir d’entendre tout un album de Kevin Drumm dans la même veine que Cloudy. C’est à peu près, mais aussi plus encore, qu’offre son Imperial Distortion. Ce double CD est une exploration des possibilités du drone, comme du LaMonte Young lo-fi, sans théorie ou discours pour habiller l’ensemble, mais avec une incroyable intensité musicale qui fait que, d’un bout à l’autre des deux disques, l’attention ne faiblit jamais. Ici, les morceaux sont titrés Snow, More Blood and Guts, We All Get it in the End, Guillain-Barre, Romantic Sores. Autant de titres qui donnent des pistes sur l’état d’esprit de l’auteur, qui permettent de saisir, peut-être, des nuances, des données insidieuses, implicites qui auraient pu échapper aux oreilles distraites. A moins qu’ils ne soient là pour donner de fausses pistes, des indices à ne surtout pas suivre ? Quoi qu’il en soit, Imperial Distortion est l’un des rares disques de minimalisme contemporain à pouvoir prétendre à la même puissance, à la même morgue, que les grandes compositions de LaMonte Young et Charlemagne Palestine. Avec peut-être en plus quelque chose de plus rock, de plus organiquement tourné vers des mélodies fantomatiques qui semblent naître entre les nappes, fébriles.  Pour faire bref, on n’avait pas entendu, dans cette veine profonde et monomaniaque, un disque aussi fort et renversant qu’Earth 2, il y a bientôt 20 ans.

http://hospitalproductions.com/

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