Playlist : quelques livres à lire en ce moment

Plusieurs livres ces jours-ci, encore plus enthousiasmants que d’habitude (si possible).

Dans le désordre, il y a deux incroyables livres dessins. Celui, juste parfait,
de Charles Burns, édité par Stéphane Blanquet. On y retrouve des dessins rares de Burns, jamais rassemblés ainsi. Le grand format, le noir et blanc, la profondeur de l’encre : tout contribue à recréer l’atmosphère typique des livres de Burns, tout en ayant l’air d’être ailleurs aussi. Il y a ici des travaux de commande qui lorgnent vers un univers plus pop, et surtout quelques hommages assez poignants, comme le dessin de couverture, inédit, qui est une relecture de Tintin. Sa puissance quasi psychanalytique, son détournement de l’univers d’Hergé, méticuleusement reproduit mais aussi savamment piraté dans ses détails mêmes, donne juste envie de lire le plus vite possible la prochaine bande dessinée de Charles Burns.

L’autre livre de dessins, c’est le Lucifer Rising d’Hendrik Hegray, tout à fait à l’opposé des manières de Burns, puisqu’il n’y a, apparemment, presque pas de représentation narrative chez HH. En tout cas, ce livre-ci est une collection de dessins récents (vus à son exposition Bleu Holocauste à la galerie France Fictions il y a quelques semaines à Paris), qui témoignent d’une abstraction résolument tenu, mais qui laisse par moments entrevoir des comme des apparitions du réel, en plein psychédélisme. Il y ainsi, au milieu de figures faussement géométriques mais vraiment perturbantes, en couleurs de feutres bruts, des surgissements soudains de visages, de bouts de sexe, d’images reconnaissables. Lucifer Rising : le titre évoque le cinéaste Kenneth Anger, mais aussi la musique du film du même nom, faite par Bobby Beausoleil (tandis qu’il était, je crois, en prison : on ne s’acoquine pas avec Charles Manson impunément…). Sans préciser s’il s’agit d’une relecture de l’une et / ou de l’autre oeuvre, le livre de HH produit le même effet de confusion des sens, de célébration instantanée du dérèglement du réel.

Plus classiques, quelques autres livres, tout à fait aussi beaux et importants. Celui de Thomas Ott, d’abord. Muet, mais d’une étonnante clarté de lecture, il évoque l’univers des polars désenchantés des annes 40 et 50. L’Amérique qui y est dépeinte est celle des hommes sans avenir, sans horizon et qui se perdent au détour d’un égarement. Et sans doute est-ce cela qui intéresse dans la lecture de ce livre : la manière dont Ott montre comment l’intérêt d’une vie réside dans les rares moments de folie obligatoire. Tout est écrit, semble-t-il dire. Mais, ce qui est écrit, aussi tragique qu’il soit, n’est jamais que le résultat de moments de dérèglement, d’illusions sur soi, sur le monde. Car, même dans un ordonnancement parfait, il reste de la place pour un grain de folie.

Eric Veillé, ensuite, est une découverte : ce petit livre est une succession d’historiettes, qui ne sont ni des gags, ni des récits de vie, mais une étonnante synthèse des deux. Veillé est symptomatique d’une nouvelle génération d’auteurs, très inspirés par les manières géniales de Pierre La Police. Mais sa force, au-delà de l’humour, réside ailleurs : dans le fond de mélancolie que l’on sent bien poindre chez lui, dans chacun de ses récits. Un vrai talent qu’il faudra bien suivre tout en guettant les autres enfants de Pierre la Police.

Il y a aussi le beau livre du jeune Manuel, que quelqu’un a déjà qualifié de musique concrète en BD : c’est exactement cela et c’est juste parfait. Je ne saurais en dire plus.

Enfin, les Ruminations de Frederik Peeters : compilation imposante en 150 pages d’histoires publiées dans des revues ou des magazines. On y voit bien l’évolution de Peeters, l’épaississement progressif de son trait, son hésitation entre le noir et la couleur, son aisance graphique et narrative, sa propension naturelle à se mettre en scène dans des situations assez désopilantes, à la limite de l’embarras, mais toujours, finalement, bien tournées. Rien que pour la couverture, parfaitement frappante, ce livre vaut le détour.

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12 commentaires
  1. rigal alexandre a dit:

    bonjour,juste exprimé mes regret de plus voir votre chronique bd dans les inrocks,c etais un pur bonheur de vous y lire et une des rares motivations d acheté encore ce magazine,epoque de merde decidement,gilles tordjman arrete aussi son billet d humeur pour vibrations,continué via votre blog a nos parlé bd et musiques etc..,grace a vous j ai decouvert beaucoup chose et je tiens a vous en remercié,cordialement,a.r(feu babouin records)

  2. joseph a dit:

    Merci pour votre commentaire et votre soutien. J’espère que ce blog saura satisfaire votre curiosité !

  3. killmesara a dit:

    Ah tiens on y retrouve la pochette de Brick by brick d’Iggy pop.

  4. DELETE_POSOM a dit:

    Ton texte m’a donné envie de lire le Eric Veillé, moi qui adore l’absurdité de Pierre la Police ou Hoogerbruge. Sinon je vais me précipiter sur le Charles Burns. Je suis aussi toujours curieux de connaître des tracks tout genres confondus (ou des albums pourquoi pas) qui t’ont, avec le temps, vraiment mis sur les fesses… A +

  5. DELETE_POSOM a dit:

    Je conseille Les demoiselles de Vienne de Pierre La Police. C’est un livre assez différent (sur la forme) de son travail habituel mais c’est un régal… Quoique le terme n’est pas approprié car il s’agit d’un livre de cuisine… vu par Pierre La Police. À chercher sur le net, ebay… il est épuisé actuellement.

  6. DELETE_POSOM a dit:

    Puisqu’on parle de Bd, je voulais connaitre ton avis sur le travail de Dave McKean. Pour ma part, j’adore Mr Punch et Signal To Noise du tandem Gaiman/Mc Kean. J’ai l’impression que le travail des anglais reste assez marginal en France.

  7. joseph a dit:

    J’aime bien McKean, qui m’évoque aussi Bill Sienkiewicz, que j’aimais beaucoup à l’époque d’Elektra, New Mutants, etc.
    Récemment, je n’ai rien vu de McKean qui m’ait emballé. Il faudrait que je regarde de plus près son travail actuel.
    Gaiman est un scénariste majeur, mais je n’ai jamais complètement adhéré à son univers – mais j’ai régulièrement envie de relire Sandman, sans trop savoirpar quel bout m’y replonger.

  8. eyeless a dit:

    Ouah un nouveau Burns, Blanquet est vraiment fan (mais ça se comprend tant leur univers sont proches), il y avait un magnifique dessin de Burns sur la couverture de son magazine.
    J’imagine qu’on trouve cela au regard moderne.
    J’adore reprendre les comics de Black Hole, les parcourir, sentir le papier glacé, me plonger dans ces dessins habités, me perdre un peu.
    J’aime également beaucoup ce que fait Peeters et Lupus en particulier, on a peu parlé de cette très grande série de Science Fiction, qui arrive brillament à combiner l’intime avec l’infini. Du grand art (et brillament édité).

  9. Mr X a dit:

    Merci effectivement pour ces chroniques, ce sont des articles que tu n’aurais pas pu écrire dans les Inrocks ?

  10. joseph a dit:

    J’aurais sûrement pu les écrire dans les inrocks où j’ai toujours été libre de mes choix et de mes convictions. Le grand avantage du blog et de l’internet, c’est la rapidité, l’instantanéité : livrer tout de suite mes impressions et mes coups de coeur, défendre les choses quand je les découvre. Et pouvoir dire ce que je pense sur le clip de Justice ou d’autres choses du genre dès que j’en ai envie, dès que je ressens la nécessité d’écrire.

  11. Francky 01 a dit:

    En vacance la semaine dernière, j’ai lu deux b.d énormes, idéales sur la plage pour s’évader au milieux des gosses, des bimbos et des flambeurs !
    1 « Journal d’un album » Dupuis-Berberian. Je sais, honte à moi, je n’avais pas encore lu ce chef d’oeuvre de tes potes ! Un véritable choc. Il m’a fait penser à un de mes films de chevet, « huit et demi » de Fellini. Noir et blanc, affres de la création, souvenirs, rêves, réalité, passages oniriques, digressions, obsessions…Depuis, je ne peu m’empêcher d’y revenir, m’identifiant aux personnages, à leur obsession d’achat frénétique de c.d et de b.d, à leur difficulté d’être « adulte » !
    2 « Ruminations » Frederik Peeters. Deuxième bijou poétique, absurde, cynique au graphisme rock’n’roll ! Un must !!!!

  12. hans lucas a dit:

    bonjour que pensez vous des choix bd de votre remplacante au inrock,,(anne claire noirot),moi perso j accroche pas,ni au style d ecriture ni au choix des livres,et vous,cordialement.ar

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