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Archives Mensuelles: mai 2008

Je ne me souviens plus du nom du groupe. Pourtant, on me l’a répété deux ou trois fois, mais ma mémoire flanche en ce moment. C’était Jukebox Club, je crois. J’ai bien aimé leur concert, même s’il n’avait rien de réellement fabuleux et qu’il mettait en scène à peu près tous les trucs et clichés du groupe de rock. Vu de loin, il y avait quelque chose de presque gênant dans cette addition de petites touches parfaites et regarder les photos ci-dessus donne presque instantanément une idée de la musique qui y était jouée. Le guitariste était parfait dans sa gestuelle, alternant à une vitesse fulgurante toutes les bonnes poses et les bons riffs, la bassiste était tout aussi impeccable dans son rôle, impassible et tout occupée à mater son bel et gros instrument, etc. Quant à la chanteuse, elle dégageait quelque chose d’irrémédiablement attirant, puisqu’elle jouait sur l’ADN sexuel du rock et reprenait à American Apparel tous les clichés (short court, poses sexy, cheveux flottants) volés au rock’n’roll (et à Blondie et au punk). Bref, dans sa présence sur scène, il y avait beaucoup de maladresses, mais pas mal de charme aussi, qui révélait bien ce côté un peu voyeur qui flotte souvent parmi un public de rock. Mais, le plus touchant, c’était le moment où je suis allé voir de plus près ce qui se passait sur scène et le glamour vu de loin laissait place à des signes bien moins scintillants, plus normaux. Ce groupe-ci aurait tout aussi bien pu être celui de mes voisins de palier, qui n’ont pas vraiment les moyens de se payer les bonnes guitares ou les fringues branchées. Un groupe fauché, donc, et qui, par son paupérisme apparent dans les détails renoue avec l’essence punk rock, au-delà de l’addition des clichés. Après tout, Kurt Cobain aussi était pauvre quand il a commencé et les trous dans ses jeans et ses Converse n’avaient rien de prémédité.

En vrac, quelques disques qui sortent bientôt et que j’ai hâte de toucher, écouter, laisser tourner longtemps sur la platine. Celui d’Oren Ambarchi est déjà sorti, mais pas encore trouvé. Le reste arrive doucement. j’adore la pochette de la compilation Spiral. Et même si je connais tous les morceaux du nouveau CD de Basic Channel, il va sans dire que j’ai hâte de l’avoir tout de même, je suis certain qu’il y a dessus des choses légèrement différentes…

Parfois, dès la première note, on sait qu’on est face à quelque chose de simplement envahissant, de pleinement revigorant et dont on sait exactement ce qu’il va nous faire : nous désorienter pour nous mener vers un ailleurs tout à fait inattendu. Et puis, avec Stanley Brinks, ce qui est rassurant et désorientant à la fois, c’est qu’il y a d’emblée une entité familière dans son chant : cette voix, l’accent un peu vascillant, le chant qui monte doucement pour former une mélodie fragile, comme d’éther,  appartiennent à André Herman Dune, qui est parti vivre à Berlin après avoir laissé son ancien groupe à Paris. Je suis tombé sur son myspace après avoir échangé quelques mails avec lui à propos de Berlin. Et j’avoue que j’adore ses morceaux qui sont une suite logique (comme un feuilleton familier) de celles qu’il écrivait auparavant. Mais elles ont ici un supplément d’étrangeté – à moins que ce ne soit simplement ma manière de dire que je les trouve extrêmement bien arrangées, avec une délicatesse sourde et un instinct narratif rare. Et tout ce que je peux raconter ne parviendra jamais à décrire l’émotion inattendue qui me prend quand je l’entends chanter cette phrase pourtant très simple : « when I was a younger man I drank a lot of coffee ». En fait, je crois savoir : ses chansons sont l’équivalent des livres que j’aime le plus, ceux qui parlent d’autobiographie, de soi, de jeunesse et d’années passées, mais pas entièrement perdues puisqu’elles forment le coeur et le creux des oeuvres les plus mémorables.

http://www.myspace.com/therealstanleybrinks

Quand Michel et Philippe m’ont parlé d’un maxi de Black Sabbath tout juste ressorti, je n’en ai pas cru mes oreilles : ils parlaient de Planet Caravan, l’un de mes morceaux favoris entre mille, qui se trouve sur le deuxième album du groupe, Paranoid. Planet Caravan n’a rien à voir avec le reste des morceaux du groupe : il s’agit d’un morceau lent, éthéré, ralenti, comme sous codéine, très psychotrope et psychédélique. Le genre de morceau qui happe instantanément et saisit l’imagination, comme une drogue familière. Savoir qu’il existait en maxi me faisait fantasmer comme jamais, mais sans trouver le temps d’aller le chercher, l’acheter. Heureusement, Michel a pensé à moi et m’en a trouvé un exemplaire. Le morceau sonne comme jamais et l’on dirait que les sillons du maxi l’emplissent de plus d’espace encore, de plus de failles cosmiques que sur l’album. Sur la face B, un autre morceau assez magnifique, Solitude, et de la même tenue, dans la même veine (celle où l’on plante le machin qui fait planer). En fouinant un peu, je me suis rendu compte que le maxi était réédité par un duo qui m’a l’air assez proche de Quiet Village et DIRTY. J’adore leur nom : Slow to Speak. Et leur site est rempli de petites merveilles. http://slowtospeak.net/index.h

Il faudra bien qu’un autre groupe de rock se décide à s’appeler aussi ainsi : The Names. A moins qu’il ne faille forcément être Belge pour pouvoir arborer avec autant de classe et d’intelligence un tel nom, qui ne dit rien, mais qui, à l’écoute de ce grand disque oublié, dit aussi à peu près toute la beauté du monde – ou au moins toute celle qui pouvait habiter les productions de Martin Hannett vers 1980. Hannett chez les belges, donc, vaut mieux que n’importe où ailleurs après Manchester : il devait y avoir à Bruxelles un vieil air glacé et harassant qui a dû inspirer le producteur de Joy Division.

En un album, et trois singles, rassemblés en un seul CD, The Names (bien fagotés par leur producteur) rivalisaient, dans la catégorie cold wave, avec n’importe quel autre groupe de l’époque. Et possédaient en plus un vrai sens du drame cinématographique – ou plus précisément, semblaient faire des disques en regardant d’un oeil vers Cure et Joy Division, et de l’autre vers le cinéma classique hollywoodien auquel le groupe a emprunté des titres (Shanghai Gesture, Leave Her To Heaven – apparemment, en Belgique, la cold wave devait bien aimer Gene Tierney…) pour baptiser ses propres compositions.

Sur Swimming, tout est d’époque, à commencer par le fabuleux single Nighshift (sorti sur Factory Benelux, tandis que l’album était édité par les Disques du Crépuscule), mais il y aussi comme une inspiration prise dans les années 30 ou 40. Ecoutant tous ces morceaux aux airs de tourbillon intime, surgit un écho des livres de Chaland et Serge Clerc qui réinventaient au même moment le passé en le modernisant. Dans Swimming, il y a bien quelque chose de cet ordre : des jeunes gens modernes qui font de la musique de leur époque, mais résolument hantée par un ordre plus ancien et irrésolument habitée par un souffle difficilement oubliable.

(Merci à Philippe de m’en avoir retrouvé un exemplaire en CD : mes vinyles ne sont plus là où ils devraient être).

En juin, trois dessinateurs américains, Jeffrey Brown, Anders Nilsen et Paul Hornschemeier, seront exposés à Paris dans la galerie Anne Barault. J’ai posé trois questions à Félicia Atkinson qui est la commissaire à l’origine du projet.

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> Comment avez-vous découvert ces trois auteurs et qu’est-ce qui vous a plu dans leurs univers ?

j’ai decouvert leur travail à la librairie Quimby’s dans le quartier de wicker park à chicago lors de mon premier voyage là-bas en 2005 c’est sans doute une des meilleures librairies du monde concernant la bande dessinée, il y a des nouveaux fanzines qui arrivent toutes les semaines, du plus élaboré au plus lo fi

le travail de chacun des trois chicagoans m’a d’abord interpellé personnellement:

jeffrey brown pour la simplicité des petites histoires qu’il raconte, leur aspect à la fois si intime et pourtant jamais vulgaire ni niais, anders nilsen, pour cette quête philosophique et sentimentale dans les béances du paysage et de la disparition de l’être aimé, paul horneschemeir dans l’espèce de dynastie qu’il continue post daniel clowes-chris ware-charles burns, où l’animalité et l’humain se confrontent à la recherche de leur identité et histoire

puis j’ai découvert qu’ils s’étaient regroupé sur un site sous le nom de The Holy Consumption, ce qui a confirmé mes intuitions qu’ils avaient quelque chose en commun

anne barrault, très gentiment, m’avait proposé de réaliser une exposition sur des artistes de chicago au retour de mon deuxième voyage qui avait duré six mois. Sa galerie s’interesse particulierement au dessin et à la bande dessinee, puisqu’elle represente des gens comme killofer, david b, ou jochen gerner. Je sais qu’elle est une vraie passionnée, qu’il ne s’agit pas d’un opportunisme d’époque mais d’un vrai amour du trait et de la bd

suite à cette proposition, j’ ai donc donné rendez vous dans le café Earwax aux trois dessinateurs, un « diner » à côé de quimby’ s, à Chicago, qui est aussi un excellent loueur de dvds, et on a commencé a parler du projet ensemble.

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> Pourquoi avoir voulu les exposer alors qu’ils sont avant tout des auteurs de livres et de comics ?

tout d abord car la question du passage d’une dimension à l’autre me préoccupe beaucoup autant comme artiste que comme « curatrice »

comme une boutade aussi: est ce que le vrai super héros ne serait pas justement celui qui passe de la 2eme dimension de papier à la 3eme dimension qui comprend l espace, surtout en ces temps de tout virtuel?

plus sérieusement, j’adore les livres tout court et tout autant les livres de bande dessinée, mais je ne crois pas que cette exposition les annule, au contraire elle permet de les mettre en valeur, de montrer la vraie qualité graphique de chacun d ‘eux, hors de toute narration jeffrey, anders et paul ont travaillé exprès pour l’expo et il y aura des dessins qu’ils n’auraient pas pu montrer autrement, notamment les grands formats d’Anders.

plus simplement, car je trouve que les dessinateurs de comics de chicago ne sont pas assez connus en france alors que leur travail est extraodinaire

> Quelles correspondances trouvez-vous entre leurs œuvres, qui semblent très distinctes et différentes ?

avant tout la question de l’identité, de la quête existentielle, pragmatique ou plus poétique, voire métaphorique; et puis celle du midwest : chacun, à travers ses personnages se met en scène dans des questions initiatiques, même si à chaque fois l’angle est différent:

comme les relations sentimentales (jeffrey)ou la filiation (paul), et comme l’ absence, l ‘errance (anders)

et puis chacun d’ entre eux avoue son attachement à la culture du midwest et à chicago, une ville au climat très rude et à l’architecture parfaite pour batman, mais aussi entourée de petites maisons et de suburbs, qui a sa propre histoire, faite de culture underground et de mouvements politiques, et en même temps, c’est une ville pétrie d’une mentalité assez paysanne, celle du midwest et des champs immenses qui l’entourent.

http://www.galerieannebarrault.com/midwest/midwest_fr.html

Quand j’étais gamin, au début des années 90, Spiritualized était mon groupe préféré. Parce qu’il venait juste après Spacemen 3, mon groupe préféré de tous les temps dont j’avais raté l’unique concert parisien que j’aurais pu voir à cause d’une fille qui m’avait retenu trop longtemps. Je me souviens encore de la queue devant la station de taxis à Maubert Mutualité, un samedi soir. Trop d’attente et raté Spacemen 3. Heureusement, un an plus tard (ou deux), j’ai pu voir un des premiers concerts de Spiritualized à la Locomotive. C’était juste après les résultats du bac et le monde était ouvert. Spiritualized était tout à fait différent de tout ce que j’avais pu voir alors : Jason chantait assis, dans un nuage de fumée et tout ce qui se dégageait de ses chansons était d’une étrange beauté narcoleptique, psychédélique et doucement vagabonde, à la dérive. Plus tard, j’ai eu la chance de rencontrer Jason, grâce à un ami commun, Thierry, qui avait lui aussi un groupe, Reverberation, méconnu mais dont je me suis occupé un temps. Je me souviens même d’un coup de fil ou deux de Jason en pleine nutit pour me demander des nouvelles du groupe. Puis, les années passant, Reverberation s’est éteint et je n’ai plus revu Jason qu’à de maigres occasions, lors de venues pour des concerts ou de la promo. Mais quoi qu’il arrive, quelle que soit l’époque, j’ai toujours eu de la tendresse pour ses disques. Et le nouveau m’attire plus encore que les autres : là où les plus récents albums de Spiritualized le voyaient opter pour des chemins un peu grandiloquents, faisant du rock comme s’il tentait de trouver une juste voie entre les Stooges et Aretha Franklin, ce nouvel album est bien plus simple, presque plus lucide et immédiatement touchant. Son histoire est perturbante : Jason, récemment, a failli mourir et cet album est construit à partir de cela. Son titre se réfère aux urgences (A & E en anglais), mais aussi aux notes qui le dominent (A & E, toujours, c’est à dire La et Mi – corrigez-moi si je me trompe). Dès le premier morceau, le chant est bien plus heurté et meurtri, comme blessé, que par le passé – ou en tout cas, c’est bien l’impression que donne la voix de Jason à qui la fréquente un peu. Surtout, l’album ne sombre jamais dans des tentations de grandiloquence ou de jeu trop symphonique, trop dramatique. Jason semble avoir coupé systématiquement ses effets et les envolées trop planantes du passé pour construire un disque où résonnent par moments juste trois notes de piano qui, coincées entre deux morceaux, en disent long sur cet état d’esprit entre chien et loup, entre diurne et nocturne qui habite le disque. Il y a là comme un état de fièvre qui conduit le disque d’un bout à l’autre. Une fièvre étrangement solitaire. Après toutes ces années, Jason demeure bien encore le meilleur compagnon de nos solitudes les plus intimes.

Je suis fasciné par l’univers sonore de Nurse With Wound, depuis plusieurs années déjà. Le groupe, qui est surtout l’émanation de la vision musicale d’un seul homme, l’anglais Steven Stapleton, existe depuis la fin des années 70. A cause de ses premiers disques assez denses, sombres, tendus, composés de paysages sonores froissés, de collages expérimentaux oscillant entre le bourdonnement et le dadaïsme pur, le groupe a été catégorisé dans la musique industrielle. Pourquoi pas ? Le genre est, en fait, tellement vaste qu’on peut y mettre beaucoup de monde. Toujours est-il que Nurse with Wound déroute souvent l’auditeur en empruntant des voies inattendues.

La semaine dernière, par exemple, réduit à un duo, NWW jouait à Paris à la Cité de la Musique, sonorisant un film assez magique de Murnau, la terre qui flambe. La partition était composée de bruits de vieux vinyles qui craquent, de drones résonants et, parcimonieusement, de touches de piano. L’ensemble était d’une beauté assez spectrale, en plein accord avec le film et j’ai hâte que ce petit ensemble sorte un jour en disque. En attendant, dès la fin du concert, j’ai acheté le nouvel album du groupe, Huffin Rag Blues, qui venait d’être mis en vente. Musicalement, rien à voir avec le concert, bien que le disque ait été fait par le même duo (et avec quelques invités, notamment au chant). Ici, pas de drones, ni de strates industrielles ou krautrock. Tout cela laisse place à des sons et des compositions bien plus lounge, latines presque, parfois étrangement blues. Mais, comme d’habitude chez NWW, dès qu’un climat s’installe, il devient urgent de le modifier, de la casser. Ici, après quelques morceaux qui font croire que l’on est revenu quelque part dans les années 50, dans un club métissé de jazz, surgissent soudain des enregistrements de bruits d’animaux, de ferme, qui happent progressivement l’attention jusqu’à chasser toute chanson. Le changement est surréaliste, drôle, perturbant. Et laisse la place à un morceau qui fait penser à un pastiche assez génial de Nick Cave.

Et d’un bout à l’autre tout le disque nous malmène ainsi, prenant un vrai plaisir à distiller des sonorités plaisantes, immédiatement accessibles, mais comme pour les réduire subrepticement au néant en y incorporant des sons presque subliminaux qui disent que cet easy-listening là n’est que de façade, que l’on s’amuse bien, mais jamais entièrement. Il y a un vice caché dans ce bonheur-là, qui donne d’ailleurs au plus beau morceau du disque, le joliment titré Thrill of Romance… ?, une patine extrêmement élégiaque rehaussant plus encore la nostalgie et les larmes rentrées qui pointent dans la voix réverbérée de la chanteuse Freida Abtan – comme une version de fin de nuit, primitive et fatiguée, d’un morceau de Can ayant oublié toute frénésie dansante au profit d’une quiétude malaisée de mort annoncée.

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