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Archives Mensuelles: mars 2008

Encore un disque Skull Disco, assez magistral : une collaboration entre Applebim et Peverelist, deux noms inconnus du grand public, mais qui sont parmi les producteurs les plus intéressants du dubstep. Ici, deux morceaux, Circling et Over Here, regroupés sous l’intitulé « Soundboy’s ashes get hacked up and spat out in disgust EP ». Comment parler de cette musique ? Sans doute en évoquant tout l’effet qu’elle produit lorsqu’on s’y immerge. Un effet rare de caisson sensoriel, doublé d’une envie folle de tout laisser tomber pour ne plus écouter que cela, parce que ces deux morceaux exigent du temps et de l’attention. Non pas qu’ils soient longs, mais ils parviennent à faire cohabiter, en peu de minutes, une effervescence rythmique qui habite d’un coup le corps avec un fort sentiment de contemplation. Il y a ici de la dynamique et du bourdonnement, de la vie et du sommeil, de l’élévation et du décharnement. Peu de disques font vraiment cela, peu de maxis parviennent à produire une si belle énergie, qui reste dans la tête, comme si, derrière les nappes et les coups, se cachait une insidieuse mélodie. Je ne sais pourquoi j’ai envie d’écrire cela, mais si des groupes comme le Velvet Underground se formaient aujourd’hui, j’ai un peu l’impression que c’est à ce genre de musique qu’ils voudraient se confronter, à la fois sale, rugueuse, mais aussi viscéralement immédiate.

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Difficile de ne pas succomber au charme de ce petit livre, acheté hier (chez Bimbo tower à Paris, qui venait d’être livré). Difficile, déjà, parce que j’apprécie le travail de Frédéric Fleury, l’un des deux auteurs. Difficile, surtout, parce que les livres à plusieurs, où les auteurs se mélangent, m’interpellent par ce qu’ils disent à la fois de l’absence de l’ego, de la refonte des personnalités et de l’apparition d’une entité inédite, composée par l’addition des auteurs, et qui est, toujours, un peu plus qu’une simple accumulation ou une juxtaposition. Ici, ce qui se joue, c’est l’idée du dessin à plusieurs, comme le pratiquent déjà tous les dessinateurs qui gravitent autour des éditions fais le toi même si t’es pas content (FLTMSTPC), comme Hendrik Hegray, Jonas Delaborde, Kerozen, Shoboshobo. Fleury n’est pas très loin de cet univers, puisque, tout comme ces derniers, il fait partie, et est même un des fondateurs/instigateurs, de Frédéric Magazine (site et série de livres de dessins).

Ink in link séduit par une sorte de complexité naïve : les dessins semblent ici sortir d’une mise en commun de cauchemars, de fantasmagories hallucinées. Les corps, les figures, les objets : tout cela dégoûline, se dévoile difforme et hors de toute nature connue. Il y a ici, étonnamment, quelque chose qui évoque les travaux de Shoboshobo et Jonas Delaborde. Des échos, des renvois, des citations : il existe en France, désormais, une vraie petite scène de dessinateurs dont l’activisme, l’énergie, la rage même, font songer à un ensemble de groupes de rock en plein bouillonnement. Aujourd’hui, pour être un vrai punk, il faut dessiner.

L’américain Richard Sala a une oeuvre plutôt méconnue, notamment en France où, pourtant, plusieurs de ses livres ont déjà été publiés. Le plus récent est sorti il y a quelques semaines déjà dans la collection dirigée par Vertige Graphic et Coconino Press. Intitulée Ignatz (en hommage à l’un des personnages de la grandiose série Krazy Kat de Geo Herriman), cette collection est éditée aux Etats-Unis, dans le même format, par Fantagraphics. Le décalage entre les deux éditions fait qu’en Amérique, cette histoire en est déjà à son deuxième volume, alors qu’on ne fait que découvrir le premier en France. Retard, mais pas si grave, tant il est important de lire ce livre qui était vraiment l’un des plus beaux et intrigants à sortir des Etats-Unis ces derniers temps, de la trempe d’une histoire de Clowes, tout aussi complexe et beau. Simplement nommé Delphine, du nom d’un personnage central mais absent, le récit est un beau mélange de tous les tics de Sala : un dessin aiguisé, une tonalité grise, des atmosphères de fin de jour, un temps de sorcière ravagée. Parfois, les ambiances évoquent quelques livres de Joann Sfar. Mais Sala est son aîné et la plupart du temps, son oeuvre est tout à fait unique, singulière. Son Delphine est un récit de quête, mis en scène dans un contexte délétère de village qui tient du cauchemar éveillé, où tout semble prétexte à une descente aux enfers. La quête évoque en filigrane l’absente et donne surtout à voir un personnage, masculin, qui erre comme s’il était habité par un but fantasmagorique, sans réelle substance. Où est-il réellement ? Ce qui captive, c’est surtout sa capacité à être au centre de situations incongrues et d’y demeurer à peu près normal. il y a de la peur, de l’angoisse, un peu de rire et surtout un grand sens du mystère. Sala, plus que la quête, s’intéresse à ce qui peut hanter un jeune homme : un souvenir, une image, un fantasme, un futur plus qu’incertain. L’essentiel, semble-t-il écrire et dessiner, est bien d’avancer toujours pour voir ce qu’il y après les intersections et embranchements du destin. Avancer sans redouter ce que l’on trouve sur son chemin, ce que l’on voit d’un coup en levant les yexu vers un horizon inédit. Avancer en se disant toujours « inch’allah ».

Photos prises pendant une performance à la galerie éof (Paris) durant une soirée organisée par les Inrockuptibles dans trois lieux parisiens sous le beau titre de « Parcours vite et reviens tard« . Les dessins d’Hendrik Hegray, Kerozen, Jonas Delaborde, Mehdi Hedberg (Shoboshobo) étaient bêtement renversants. Dans un autre lieu, il y avait, plus sage, l’anglais Ryca, dont les toiles, très influencées par un autre anglais, Banksy, sont à découvrir par ici :www.ryca.net

Il y a quelques jours, reçu ce nouvel album du groupe parisien (de Barbès, précise leur myspace) Poni Hoax. J’écoute le premier morceau, Paper Bride, en boucle : la voix du chanteur, Nicolas Ker, m’évoque en filigrane celle de Billy McKenzie, chanteur du groupe eighties The Associates, mais comme passée par trop de clopes sans filtre. Il y a quelque chose d’irrésolument new wave, de vaguement allemand aussi, qui me donne l’impression d’être à Berlin, un peu après Bowie et Eno, juste avant Nick Cave. Mais peut-être aussi ailleurs, peut-être simplement à Paris, en Europe, en 2008, là où tout se mélange, là où l’on se permet de conclure des disques de pop par des morceaux de 13 minutes, planants et meurtris. Et ce qui est beau, aussi, c’est que la Sigrid du titre du disque existe vraiment. On en reparle, sûrement.

Tant qu’il est encore en ligne, il faut écouter ce mix, fait par DST et offert par l’excellent label Skull Disco. Une heure de palpitations engourdissantes.

Certains disques, certains films aussi (ceux de Hou Hsiao Hsien, par exemple) sont très atmosphériques : ils ne sont pas fondés sur l’action, mais plutôt sur les changements subtils, imperceptibles presque, qui mènent parfois l’auditeur, le spectateur, vers un état proche de la catalepsie ou du sommeil. S’endormir dans une salle de cinéma, devant un film atmosphérique, où tout est tellement beau qu’il peut ne rien se passer : rien n’est plus agréable et déconcertant. Car, en pensant dormir, on continue à voir le film ou plutôt le percevoir. Cette sentation est rarissime dans la bande dessinée ou la littérature. Difficile de continuer à être à l’intérieur d’une BD si l’on s’est endormi dessus. L’un des rares auteurs contemporains à parvenir à comuniquer à son lecteur cette drôle de sensation de flottement, d’atmosphère suspendue, est canadien : il s’agit de Seth, auteur d’une poignée de livres assez géniaux (par exemple le très étonnant It’s a good life if you don’t weaken, qui le met en scène à la recherche d’un dessinateur du New Yorker qui n’ apublié qu’un seul dessin) , qui vont tous vers un dépouillement de l’action, une ascèse des événements. Il y a chez lui comme une montée de l’introspection, favorisée par un sentiment fort de nostalgie. Seth semble d’abord parler d’un temps oublié, d’un passé dont il a la ferveur, mais qu’il sent bien lui échapper tel une poignée de sable coulant entre ses doigts. L’an dernier, on avait pu lire son très drôle Wimbledon Green, qui jouait aussi sur le souvenir et la nostalgie (il mettait en scène des collectionneurs de BD), mais témoignait tout de même d’un sens de l’aventure et du récit échevelé rare chez lui. Wimbledon Green était en fait une parenthèse, mise subrepticement en pleine élaboration d’une oeuvre plus complexe, Clyde Fans, que Seth distille en Amérique dans son comics, Palookaville. En France, une partie de l’histoire a été publiée par les éditions Casterman sous le titre Le Commis Voyageur. Mais, difficile d’attendre la suite de la VF, tant les comics publiés par Seth sont irrésistiblement beaux et soignés. Surtout, chaque nouveau numéro (un par an, ce qui est plus que peu…) est meilleur que le précédent. Le 19, qui vient de sortir, est une merveille. On y retrouve les mêmes personnages, deux frères antinomiques, et, surtout, on y pénètre plus encore dans les méandres de la psyché de l’un d’eux, le plus timide et réservé, Simon. En blanc, noir, bleu et gris, Seth décortique les rapports de Simon et sa mère, qui est conduite dans une maison de retraite. au-delà de la séparation douloureuse, se dévoile l’exorcisme de sentiments refoulés, la compréhension, d’un coup, d’un multitude de rapports, de conflits, d’aspérités. Seth dessine tout cela en prenant son temps, en s’imprégnant longuement de chaque scène. Les séquences sont découpées avec soin, et chaque objet est doucement représenté. il y a là, au-delà du récit, la volonté de représenter le temps qui passe, de donner une forme aux désirs qui partent doucement. Seth décrit le passage entre deux mondes, deux états, deux moments d’une vie qui, vieillie, se remémore sa jeunesse. C’est en voyant les autres partir que l’on se devine soi-même en partance.

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