Je déteste déjà tout ce que je vais lire sur ce disque et qui ne saura rien en dire, sinon que c’est du bruit. Tout ce qui se passe ici se joue à un niveau différent, évoque en filigrane ce moment si crucial où nous découvrions en 97, 98 ou 99, ce trio devant ses portables. Il menait la musique ailleurs, sans autre forme d’explication. Je me souviens, après leur premier concert parisien au Garage, avoir rempli des pages d’impressions au stylo noir, en rentrant chez moi : j’aimerais les retrouver et les comparer à l’écoute de cet album, presque dix ans plus tard, plus de dix ans plus tard. Il y a là en tout cas comme une douleur éteinte, une vieille blessure doucement refermée, des échos de sons que l’on a cru entendre ailleurs, il y a longtemps, mais qui renaissent ici, par un savant agencement des sens, de l’idée même de la mémoire : Fennesz, Pita et Jim O’Rourke jouent avec nos souvenirs de leurs sons, et sans doute jouent-ils avec eux-mêmes. Mais ils ne cèdent jamais, tout au long de ce disque, à la gratuité du geste. Tout est construit, assemblé, modulé, fondu dans l’instant, comme une mélodie abstraite qui se créerait soudain, du bout des doigts, sauf qu’elle a ici une étrange rugosité double, numérique et analogique à la fois. Je préfère mes 55 minutes passées dans ce disque à toutes les vies perdues sur Facebook et tous les commentaires inutiles qui ne changent rien à ma vie. Il est temps de ressusciter avec nos idéaux, de retrouver la vie que nous nous promettions de mener, à l’écoute de ces rares musiques abrasives qui continuent à hanter le monde, à faire doucement bouger son axe.
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N’oubliez pas Philip Jeck, Pita, Parmegiani, Mika Vaino, etc. au Festival Présences Electroniques ce week-end

Comme tous les ans, juste avant le printemps, le festival Présences Electroniques organisé par l’INA et le GRM, accueille quelques artistes et musiciens dont les travaux sonores sont souvent défricheurs. L’an dernier, par exemple, il y avait là Matmos, Colleen et François Bayle. Cette année, le festival se déplace au 104, rue d’Aubervilliers. Il démarre vendredi après-midi avec un concert “couché” à 16h d’un de mes héros musicaux : Philip Jeck. Si vous ne connaissez pas Jeck, il faut écouter au moins un de ses disques, une fois dans une vie – essayez par exemple Stoke, tout juste réédité par le label Touch. Jeck organise des compositions sonores hantées par des mélodies et des textures hypnotiques, portées par de longues réverbérations et de touchants échos. Ses morceaux, il les fabrique à partir d’une matière singulière : des 78 tours usés et joués sur de vieilles platines, filtrées à travers ce que j’imagine être un aéropage d’effets, de pédales et surtout, assemblés avec un toucher et une oreille d’une sensibilité rare. Je n’ai jamais eu l’occasion de le voir sur scène et je ne sais pas si pourrai le voir cette fois-ci. Si vous y allez, n’oubliez pas de me raconter. Et dans le même festival, il y a d’autres beaux concerts prévus, notamment le premier concert de Pita à Paris depuis 4 ans, un concert dans le noir de Bernard Parmegiani, une collaboration entre Mika Vaino, un hommage à Luc Ferrari, un concert et une masterclass de David Toop…
un de ces disque
Je n’oublierai pas ce disque

J’ai oublié ce disque.

Je me souviens de Fenn O’Berg à Paris en 1998
C’était au Garage, le 10 mai 1998, et c’était la première soirée labellisée Büro. Tout le monde était venu, je crois. En tout cas, la salle, située du côté du métro Alexandre Dumas était remplie des clients du magasin Wave. C’était la première fois qu’on assistait à un concert où il n’y avait que des ordinateurs : trois types, Jim O’Rourke + Pita + Fennesz, chacun devant son Powerbook noir. L’intensité venait à la fois des sons très intenses qu’ils produisaient et de l’incapacité de comprendre qui faisait quoi et comment. Pour la première fois, il n’y avait plus de corrélation entre les musiciens sur scène (d’ailleurs ils étaient assis devant une table) et la musique entendue. Je me souviens du son, du moment où ils ont fait surgir un sample d’une BO de James Bond (je crois) et peut-être même un autre, de Britney ou Madonna. Une expérience assez inattendue, bouleversante qui a été la porte d’accès à des dizaines d’autres concerts de laptop et d’autres soirées Büro, dont une avec Main et une autre, avec Tony Conrad. Un extrait du concert de Fenn O’Berg est paru sur leur premier album, composé entièrement d’enregistrements live.

J’ai vu Kindertotenlieder de Gisèle Vienne, Dennis Cooper & KTL au théâtre de la Bastille

Il y avait là quelque chose de définitif sur ce que c’est qu’un concert de rock, sur ce que c’est qu’être dans le public, d’attendre, d’être là en admiration devant un groupe pour lequel, adolescent, on pourrait se laisser mourir. Il y avait la musique de KTL (moins apocalyptique qu’à l’habitude, mis à part le fabuleux mur du son final, plutôt cataleptique) et ces bouts de phrases de Dennis Cooper – Gus Van Sant, seul, manquait à l’appel : mais c’est comme si son fantôme avait été tout le temps là. Quelques corps, des marionnettes et je me souviens de tous les concerts que j’ai pu voir, adolescent et ensuite, durant lesquels je me suis senti à la fois pantin et excessivement vivant.
