

Imprimé à temps pour la Nuit Curieuse de la Ferme du Buisson, ce soir.


Imprimé à temps pour la Nuit Curieuse de la Ferme du Buisson, ce soir.

La Ferme du buisson organise une nuit de performances, concerts, spectacles, autour de la bande dessinée. Plusieurs auteurs sont invités, comme Dupuy & Berberian, Ruppet & Mulot, François Olislaeger, Loo Hui-Phang, etc. J’y serai aussi avec Blutch pour un projet autour de Sun Ra : je proposerai une sélection extensive de morceaux de Sun Ra, couvrant une grande partie de sa carrière et Blutch dessinera, sans doute par intermittences, durant ce set qui devrait sans doute prendre son temps. Et lorsqu’il ne dessinera pas, il y a aura d’autres choses à voir… Au même programme, il y a aussi un DJ set de Rubin Steiner et un concert de Charles Berberian et J-C Denis.
Voilà, parfois certains livres vous tombent des mains directement tandis que d’autres vous attrapent par le col et vous mènent ailleurs, interrogent ce qui vous émerveille et ce que vous pourriez en faire. Depuis 3 ou 4 ans qu’il le trimballe comme un objet avec lequel on ne peut s’empêcher de jouer tout au long d’une période, je vois Charles construire ce beau Sacha épais comme un sentiment qui refuse de sortir. J’en avais lu une partie (la première, je crois) mais pas le reste, pas la troisième et dernière partie, dans laquelle il a mis beaucoup de choses dont je l’ai entendu parler l’an dernier, par exemple la musique concrète. Mais ce n’est là qu’une anecdote sans grand intérêt. Ce qui est passionnant dans ce livre, c’est l’entière liberté dans la laquelle il se déploie, le chemin qu’il emprunte, absolument pas balisé, et la manière assez élégante qu’il a de mêler Walt Disney et Robert Crumb , Moebius et Pierre Schaeffer – autant de pistes qui sont surtout miennes et pas du tout explicites ainsi dans le livre qui laisse une flopée de portes ouvertes, de chemins à emprunter. Liberté, donc, dans sa narration en trois parties et, surtout, dans le dessin, qui donne l’impression d’être de plus en plus organique, vivant quasiment tout seul et répondant en cela à la même enivrante liberté qui dominait le Hanté de Philippe Dupuy. J’écris tout cela, mais je pourrais ne rien écrire, on pourrait me croire complice, vendu, ou bêtement fidèle. Mais tant pis pour les mauvaises langues : un bon livre est une chose si rare qu’aucune raison n’est suffisante pour ne pas en parler, pour ne pas écrire à son propos et inviter à le lire. Voilà, invitation lancée : Sacha est là pour être lu.



Le jury de l’édition 2009 du festival d’Angoulême (dont j’ai le plaisir de faire partie) est présidé par Philippe Dupuy et Charles Berberian. Pour l’occasion, l’Association a eu l’excellente idée de rééditer leur livre classique, Le Journal d’un Album, dans une édition luxueuse proche du tirage de
tête initial. Couverture cartonnée, édition limitée à 1000 exemplaires et, surtout, ajout d’une partie assez fabuleuse de dessins extraits des carnets des deux dessinateurs. Dans ces croquis faits à l’époque du livre (1993/1994),il y a évidemment des échos de ce qui se déroule dans le livre même et qui en prolongent la lecture. Une manière de renouveler la lecture de cet album qui compte parmi mes préférés, et l’occasion de le découvrir pour ceux qui ne l’auraient jamais lu – voilà le genre d’oeuvre qui bouleverse littéralement en rendant des pans d’autres tout à fait obsolètes.

Je ne peux pas dire grand chose à propos de l’oeuvre de Dupuy-Berberian, qui ne soit pas biaisé par l’amitié que j’ai pour eux. Cela dit, je sais reconnaitre un bon livre d’un mauvais, quel qu’en soit l’auteur – les mauvais tombent lourdement des mains et les autres filent trop vite alors que l’on voudrait qu’ils s’attachent éternellement à nous.
En ce sens, les livres du duo m’ont toujours marqué et servi même de repères, très souvent stylistiques, et plus souvent encore humainement. Ce qu’ils racontent, c’est bien des bribes de vie, des bouts d’instants et de moments comme capturés sur le vif. Mais un vif très bouillant, qui fait incroyablement écho au réel.
Leur Boboland est un vrai bijou d’observation participante (comme on dit en sciences sociales) : ils regardent, s’immiscent, observent, font partie du paysage à la manière d’un ethnologue, et en restituent les contours, les apparats, les jeux, les interactions. Je lis Boboland ainsi : un précis d’observation des années récentes, des populations parisiennes des années 2000, et j’y entends un écho tendu vers leur série en suspension Monsieur Jean. Ou plus exactement, comme Monsieur Jean explorait des parties de la ville, mises en rapport avec des personnages et des émotions (notamment dans le très beau Vivons heureux sans en avoir l’air), Boboland dissèque un Paris anomique dans lequel les repères sont perturbés, disloqués, dans lequel la politique semble avoir perdu sa place et où l’individu ne veut rien d’autre que primer, être seul au monde.
Tout cela était en filigrane dans d’autres de leurs livres, mais ressort ici avec une force et une violence sourde rarement vus dans un livre récent et sans doute permis par le fait qu’il n’y a plus ici de personnage central, ou même de flopée de personnages auxquels il faudrait s’attacher. Ni les auteurs, ni le lecteur ne s’attachent dans Boboland aux personnages qui y passent, et du coup, le livre se dévoile étonnant de tension, d’énervement, presque de poings levés à la face du monde. Et témoigne aussi par moments, dans certaines cases, d’une immense tristesse contemporaine : celle des gens seuls. dont Dupuy-Berberian ne montrent plus la théorie mais bien la pratique. Et ils triomphent réellement ici, parce qu’ils parviennent à montrer toute l’ambiguïté d’une époque, toute la cruauté d’un monde qu’on ne peut plus, qu’on ne veut plus, imaginer autrement que finissant.