L’envie de faire une longue liste n’est plus là : il y a eu trop de disques en 2012, jusqu’à l’épuisement. J’aurais pu pousser jusqu’à 50, 100. Mais, tirant sur plusieurs cordes, plusieurs genres, la plupart de ce qui est sorti cette année et a atteint les oreilles de ce blog n’aura vécu qu’un court instant : instant, parfois, d’emballement, le plus souvent de plaisir instantané, mais tous très vite dissipés. Au final, au bout de 2012, épuisée et épuisés, restent les disques qui gardent en eux les moments importants d’une année très remplie. Moments fugitifs, où se noue quelque chose entre la musique et soi, entre la musique et le monde autour. En 2012, plus que jamais, la musique, celle qui marque comme au fer rouge, aura servi à regarder le réel avec des yeux neufs, à filtrer la vie, de la même façon qu’un moment passé en compagnie d’un inconnu peut, parfois, vous faire voir toute votre existence différemment. Découvrir un disque, c’est comme rencontrer cette personne, qui, aux premiers moments de se parler, dans ces premières heures tâtonnantes, oblige à reconsidérer toute une vie. Voilà ce qui s’est passé cette année, la vie a changé, doucement, sûrement.
1. Raime « Quarter Living » / Gareth Williams & Marie Currie « Flaming Tunes »
Voilà ce qui se passe : une nuit dans Paris, à marcher. Raime, nouveaux morceaux, dans la poche. Et la ville change, bascule, tournoie. Une évidence trop folle, flagrante. Comme un disque d’Autechre soudainement filtré par du Morricone. Ou la découverte à l’étage d’un corps nouveau, qui vous connaît. Ou un peu trop d’alcool. Ou un voyage trop loin, comme celui de Gareth Williams, parti en Inde. Sur Blackest Ever Black, label de Raime, il y a eu son duo avec Marie Currie, cassette perdue des années 80, ressuscitée en vinyle et qui sert de carbone 14 à tous les autres disques de l’année : vous êtes vieux, nous sommes jeunes, malgré notre âge. Gareth et Marie jouaient singuliers, petits anglais se rêvant hindous. Si l’on faisait encore des cassettes pour des filles, celle de 2012 aurait Raime sur la face A, Gareth et Marie sur la face B. La fille nous quitterait aussitôt, pour revenir deux jours plus tard, les larmes aux yeux. Un café ?
2. Scott Walker « Bish Bosch »
Scott, c’est celui qui, chaque décennie, nous force à écouter, oblige à écrire, à travailler, à comprendre une chose ou deux à propos de la musique. A propos de ce que l’on fait, de pourquoi nous écrivons. C’est bien plus que la plupart des autres.
3. Andy Stott « Luxury Problems » / Actress « RIP »
Du RIP d’Actress, album flagrant du début 2012, reste ce morceau spacieux, en piano hésitant entre Satie et Clayderman, Jardin. Trop beau, trop craquelé. Mais marquant. Et d’Andy Stott, même chose : ces voix tergiversées, plantées au milieu du disque, comme un fantôme en plein décor, reléguant les arrangements améthystes, dérangeant l’écoute tout en la cajolant. Du mystère, de l’inquiétude.
4. Silent Servant « Negative Fascination »
Une claque venue de LA : Juan Mendez, comme sa femme Camella Tropic of Cancer Lobo, officie dans un paradoxe qui consiste à faire de la musique anglaise brumeuse sous les palmiers de Los Angeles. Et ça marche si bien, qu’il parvient à reléguer les anglais techno et les anglais indus aux oubliettes. Un grand disque sans morale (ouf), difficile pour le moral.
5. Keith Fullerton Whitman « Generators » / Eliane Radigue « Feedback Works »
Plusieurs disques, cassettes et projets plus tard, Keith Fullerton Whitman est toujours au sommet, surtout avec Generators, enregistrement double qui fait virevolter avec délicatesse des machines hypnotiques. Dédié à Eliane Radigue, l’album emmène l’esthétique de cette musicienne dans un ailleurs inimaginable pour elle. Bonne nouvelle : au même moment, les travaux de Radigue pour feedback sont ressortis en un double vinyle chavirant. Beau à pleurer, si l’on aime les harmoniques, les monolithes, le monochrome. Inégalée, Radigue est notre héroïne, au sens de drogue (qui) dure.
6. Femminielli « Double Invitation » / « Statement » compilation
Un soir de froid, au Point FMR, venu voir Dirty Beaches, c’est avec Femminielli que l’on repart, émerveillé, espérant son album. Arrivé, celui-ci s’est dévoilé, comme l’a dit une amie par SMS, « fantasmagorique ». Ou un mélange de disco et de poisse, de sexe et de drones, d’amour et de lenteur. Dirty Beaches, lui, a commis dix minutes magistrales sur la très belle compilation Statement de Clan Destine Records, en compagnie notamment de la très estimable Ela Orleans. Sur le même label, au fait, il faut trouver la cassette de German Army, splendide essai post-techno(phobe).
7. Lana Del Rey « Ride » / Palma Violets « Best of Friends »
Un peu de pop : ce morceau de Lana aura été la bande-son inattendue de la deuxième moitié de l’année. Un faux tube calibré hymne nostalgique, qui m’évoque Spiritualized (que j’adore) et Verve (que je déteste). Qui m’évoque surtout Los Angeles, notamment lorsque Lana chante ceci « I hear the birds on a summer breeze », avec à chaque fois la même envie de pleurer, le même tremblement – Pas la peine de demeurer ici, tout est dit, tout est déjà joué. Courage, fuyons ? Et puis, il y a eu aussi ce morceau de Palma Violets, découvert par hasard à sa sortie, encensé partout depuis et qui ne me quitte pas – un tube stellaire pour un groupe de cave(s), joué comme s’il n’y avait aucun autre choix. Etrangement, cela m’évoque une sorte de Sonic Youth anglais, moins arty, plus fun. Mais à chaque écoute, je succombe, je plonge.
8. Kassel Jaeger « Deltas » / GRM Recollection
Beyrouth, fin juillet. Un mail qui donne un lien et l’album de Kassel Jaeger qui s’incruste là, au dernier étage de notre immeuble, vue plongeante sur des ruines et des chantiers, des voitures à toute allure. Apre, tendu, marécageux, électronique, concret, Deltas est une exploration à la perceuse d’une psyché comme désarçonnée. Et cela crée l’un des plus beaux paysages sonores, souvent nocturnes, de l’année, au même titre que la plupart des rééditions de disques du GRM, sortis par le même label, Editions Mego. Six albums déjà sortis en 2012, dont on retient les très essentiels disques de Bernard Parmegiani et Luc Ferrari. Ainsi que le grandiose Triola d’Ivo Malec, découverte abrasive, arrivée juste avant Noël, tout en électronique battue, débattue en brèche.
9. Lee Gamble « Diversions » / Nick Edwardz « Plekzaktionz »
Le disque de Lee Gamble, sorti sur Pan, un des beaux labels des deux dernières années, est plus que séduisant, dans son projet (mot honni) même : composé à partir de samples pris dans des mixtapes de jungle et de drum’n’bass, il oscille entre l’atmosphérique et le très tendu, mettant en jeu une forme hybride d’ambient, faite comme un collage mémoriel d’où auraient été retirées les matrices même de la mémoire. Drôle de disque, qui se bonifie avec les écoutes et cherche à décharner notre souvenir de la musique, nos réflexes de danseur quarantenaire rouillé. Nick Edwardz, lui, joue en direct avec des machines que l’on sent très organique, improvisant à même le sol, dirait-on, pour créer des hybrides de dub et de drum’n’bass, justement, qui pourraient bien être le négatif de ce que Gamble a tenté. Pas de souvenir, tout est dans la rencontre immédiate. Les deux disques sont si ancrés en 2012, qu’on a peur de les voir s’évaporer d’ici un an ou deux. Espérons le contraire.
10. Can « The Lost Tapes » / Sensations Fix « Music is Painting in the air »
En un coffret, Can aura laissé loin derrière toutes les rééditions Krautrock. Plus la peine d’écouter les autres, tout est là. L’occasion, donc, de se tourner ailleurs, vers l’Italie et cette anthologie de Sensations Fix, groupe inconnu ici jusqu’alors, mais qui se dévoile d’une puissance incomparable, usant d’électronique et de guitare, malmenant les Allemands et les Américains, pour créer un idiome tout à soi, singulièrement affranchi. Comme une jeune fille un peu trop grande, si grande qu’on ne l’avait jamais remarquée avant qu’elle nous adresse la parole, nous prenne par la main, gentiment, timidement. Dans la vie, cela ne nous arrive jamais. Pourtant, Sensations Fix, c’est exactement cela : un groupe si grand qu’on ne le voyait pas.
11. The Great Unwashed « Clean Out Our Minds » / The Dead C « Harsh 70’s Reality » / The Clean « Oddities »
Par quelle boucle étrange, la Nouvelle-Zélande est-elle revenue à nous en 2012 ? Trois rééditions : The Great unwashed et son monde à la Syd Barrett popériste, The Dead C et ce double album classique noise ressorti en vinyle tout moiré de l’intérieur et The Clean avec cette compilation fragmentée qui contient à la suite deux des plus beaux morceaux de rock squelettique jamais entendus – Point That Thing Dub et Safety At Home. Pour faire court, ces groupes-là jouent de la musique comme s’ils avaient entendu le Velvet Underground et vu le messie en même temps. Mais pas n’importe quel Velvet : le Velvet des bootlegs orageux, de Sweet Sister Ray, où tous les coups sont permis, surtout ceux donnés à sa guitare. Et puis, il y a eu un livre : Erewhon Calling, recueil de textes explorant la musique de la Nouvelle-Zélande, indispensable à ceux qui aiment cela, lire sur la musique, rêver d’ailleurs.
12. Monoton « Monotonprodukt 07 » / Ike Yard « Fact A Second »
Chez Desire, label refuge, label ami, il y a eu plus de bons disques que de raison. Femminielli, vu plus haut, y est hébergé. D’autres aussi, des proches, comme Collateral. Alors, on parlera surtout des deux disques réédités, ressuscités : le premier Ike Yard, qui sonne comme s’il était jeune de deux jours plutôt que vieux de 35 ans. Exercice équilibriste entre rock, minimal wave et cold quelque chose, l’album est époustouflant de modernité, de contemporanéité. Pas étonnant qu’il ait été oublié toutes ces années, il n’a été fait que pour exister en 2012. Monoton, en revanche, c’est autre chose encore : un disque revenu en CD il y a dix ans, qui, en vinyle, retrouve une vie nouvelle, plus physique, mieux cartographiée. Suite quasi techno, quasi ambient, quasi minimale, cet album possède en lui une nature indémodable, sans doute parce qu’il ne se laisse circonscrire à aucun genre, même pas celui de l’outsider ou du coup d’essai d’un freak. Tout y est juste, une évidence. En 2012, qui dit mieux ?
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