Broken Flag, Ramleh, Total ou l’histoire d’une réévaluation musicale

Les années 2010 sont remplies de ce genre d’objets : des coffrets très désirables, réalisés avec un soin quasi maniaque, consistant à répertorier tout à la fois des documents d’époque sous forme de livrets très riches et des enregistrements pour la plupart oubliés, car, dès l’origine, confinés à des éditions très confidentielles. Ce qui résonne d’ailleurs avec ce qui se passe dans les festivals désormais : certains groupes récemment reformés qui passaient en mai 2012 à Villette Sonique (Godflesh, par exemple) attirent désormais bien plus de monde qu’à leur plus belle époque. Comme si les années en s’écoulant avaient créé un mythe et, partant de là, fait grossir un public qui connait davantage la légende que les faits – c’est à dire les disques originels. Mais, après tout, qui a encore besoin des albums d’époque, lorsque la manie des archivistes contemporains est poussée aussi loin que sur les deux coffrets (et le Cd qui leur fait écho, signé Total), arrivés ces jours-ci dans les magasins et sur le Net ? Deux coffrets qui disent à pleins poumons la légende d’un label qu’il fallait à l’époque (le début des années 80) mériter : constitué presque essentiellement de cassettes et quelques LP vinyles, son catalogue est longtemps resté ancré dans les bas-fonds de la musique industrielle, à peine cité par quelques pionniers du noise, versant américain. Même Tim Gane, de Stereolab, qui avait participé à l’un des groupes du label, s’en vantait très peu – encore moins que d’avoir appartenu à McCarthy, c’est dire… Mais, il y aune poignée d’années, le label italien Vinyl-On-Demand ressuscitait la maison Broken Flag sous la forme d’un coffret anthologique, vite épuisé, et donc vite légendaire : c’est lui que le label réédite aujourd’hui sous forme de CD – un drôle de chemin pour une musique faite pour l’underground des amateurs de cassettes… toujours est-il que le coffret offre une vision quasi monstrueuse de ce qui se tramait dans l’esprit des instigateurs de Broken Flag et des artistes qu’ils parvenaient à récolter, amasser et balancer dans les oreilles de leur poignée de fans.Pour faire court, le coffret vaut déjà pour son premier CD, qui regroupe deux des compositeurs essentiels (quoi que forcément méconnus) d’une avant-garde contemporaine, entre la musique concrète et la musique industrielle. Giancarlo Toniutti et Maurizio Bianchi, tous deux Italiens, ont commis parmi les disques les plus vénérables et importants du tournant expérimental des années 70 et 80 : La Mutazione pour le premier, chef d’oeuvre lunaire d’ambient terrifié et Symphony For A Genocide, chef d’oeuvre là encore de bruit terrifiant et à peu près seul disque pertinent par son mystère et la frayeur qu’il engendre sur les camps nazis (après Messiaen, mais c’est une autre histoire). D’autres sur Broken Flag ont pris des chemins moins escarpés, allant chercher le bruit directement à sa source, souvent live. Et parmi les groupes les plus importants du label, il y a celui des fondateurs : Ramleh, qui a connu son existence propre, notamment via ses connections avec Skullflower, grand groupe de bruit quasi liturgique venu du Royaume-Uni post-punk.

Ramleh, aussi, ressuscite via un coffret, réédition très luxueuse d’une boite de cassettes sorti par Broken Flag et depuis longtemps épuisée. Il y a quelques mois, d’ailleurs, Ramleh, en une version duo, jouait à Montreuil et le choc de les voir est toujours présent : bruits défaits, boucles analogiques maltraitées, maelstrom déconfit, racontent d’étranges moments de vies désespérées, évoquant la misère de certains livres de photos – on songe aux gens, dos prostrés, du Beyond Caring de Paul Graham et on imagine que les musiciens de Ramleh auraient pu en être, auraient pu fonder leur label en sortant de ce livre… Le coffret qui ramène leur oeuvre originelle des années 80 à la vie est impeccable de fétichisme : en plus de huit CD, il contient un poster, deux badges et un somptueux livret bourré de documents, affiches, notes, explications, plans, listes, etc. Tout est là pour raconter le groupe, donner des pistes à l’auditeur, qui n’a au fond, même pas besoin de sortir les CD de leur boite puisque toute la musique de Ramleh se trouve déjà agglutinée sur des blogs depuis des lustres. Mais, c’est l’époque qui le veut : ce coffret s’impose par ce qu’il rassemble, par la matière qu’il donne à découvrir. Au fond, il est semblable à un livre de documentation, retraçant un moment d’histoire parallèle.

Une histoire qui se complète bien avec ce qui est, pour ceux qui n’auraient pas envie d’investir dans l’une ou l’autre boîte, toutes deux onéreuses, une bonne introduction à l’esthétique Broken Flag : l’album Hard + Low du groupe Total reprend bien tout ce qui hante le label. A l’orgine, ce disque était une cassette, la première de ce groupe dû à Matthew Bower, fondateur de Skullflower. Moins psychédélique que ces derniers, Total n’en est pas moins une affaire très inquiétante et pénétrante, privilégiant les ambiances écorchées, moins rock que Skullflower, mais tout de même très décharnées. La musique qui se joue là sonne bien comme celle d’un monde en crise, celui des années 80, mais elle résonne parfaitement bien, avec son mélange d’électricité grave et d’acoustique chancelante et le sentiment de solitude glauque qu’il égrène, avec nos années 2010, elles aussi habitées par une crise protéiforme et qui se cherchent des fétiches dans tous les sens, à condition qu’ils soient porteurs d’une honnêteté violente, à la façon de prophètes messianiques. C’est sans doute pour cela que la violence entêtante de Broken Flag, Ramleh et Total, longtemps oubliée, trouve un terreau idéal pour renaitre.

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