Ralf & Florian, le 3ème album perdu de Kraftwerk
Parfois, je me dis que cela fait trop longtemps, qu’il est plus que temps d’arrêter. Après tout, écrire sur la musique depuis 16 ans (1995, premier papier publié dans Magic, merci Christophe B.) n’a pas toujours été une sinécure, a souvent relevé de l’acte de dévotion pure et, au bout de tout cela, se faire traiter de tel ou tel nom d’oiseau par untel qui se croit tout permis parce qu’il a un accès internet est un peu, comment dire, décourageant. Et puis, il y a l’idée de partager qui revient vite : partager et faire passer des choses sensibles, malgré tout (ça, je l’ai appris plus que de raison pendant mes années aux Inrocks – merci JDB, merci Christophe C.). Et le faire avec justesse, précision. Ces idées-là et ce besoin ressurgissent n’importe quand, n’importe où. Comme, tout à l’heure : je lisais Libération, j’y tombe sur un chouette papier d’Eric Loret à propos de Baudelaire et son éditeur Poulet-Malassis, mais aussi sur un long feuillet à propos des deux premiers albums de Kraftwerk signé par un garçon dont j’aime beaucoup les articles et les sujets, Sophian Fanen. Mais, immédiatement, l’absence surgit : l’article parle des deux premiers Kraftwerk, jamais réédités officiellement, mais oublie le troisième album du groupe, tout aussi invisible des bacs. Et c’est cette omission qui me donne envie d’écrire, maintenant. Car, ce disque, Ralf & Florian, en plus d’être très beau, est le premier album à partir duquel Kraftwerk quitte ses atours expérimentaux pour aller vers davantage de pop et d’humour, de conceptualisation aussi. Les deux premiers disques du groupe, au fond, répondaient par échos graphiques et sonores aux deux premiers albums de Neu : même type de pochette inspirée de l’immédiateté du pop-art, même capacité à détourner (comme Can) ce qui se faisait musicalement en Allemagne pour le mener vers quelque chose de plus répétitif que prog ou purement psyché. Le troisième album de Kraftwerk amorce autre chose : il marque l’acte de naissance réel du groupe en tant que duo, après des errements de personnel et annonce, par sa pochette (recto comme verso – mais, attention, il existe une variante du disque publiée par Vertigo avec une pochette différente, plutôt moche) à quel point le paradigme de la musique électronique passera désormais par la dualité, la gémellité, le couple presque. Ralf & Florian, posant là, annoncent ainsi tous les duos électroniques à venir : Autechre, Plaid, Matmos, Raime et des centaines d’autres… Et synthétisent aussi déjà l’idée du studio personnel comme lieu de création intime ultime : le verso de la pochette les montre dans leur propre home studio et marque ainsi la rupture visuelle avec ce qui était le parangon des images liées à la création électronique en Allemagne. A savoir : les images très sérieuses des sessions d’enregistrement de Stockhausen, dans des studios officiels, bardés de machines gigantesques. Ici, chez Ralf & Florian, des synthés, une flûte, un guitare hawaïenne, des néons, suffisent. En cela, l’imagerie évoque celle distillée par d’autres Allemands, les géniaux Cluster, dans la pochette de leur Cluster II. Mais, contrairement à cet autre duo électronique, Kraftwerk marque avec Ralf & Florian, un pas déterminant vers la pop, vers le désir de faire danser. Le désir aussi de contrôler leur image en façonnant leur propre portrait – ce qu’ils ne feront que perfectionner avec les chefs d’oeuvre à venir : leur image ici annonce celles à venir de Man Machine ou Trans Europe Express. Quoi qu’il en soit, il y a 6 ou 7 ans, le groupe, que j’interviewais, promettait que ces trois disques introuvables, seraient bien réédités le jour où ils parviendraient à les remasteriser à leur goût, avec suffisamment de puissance sonore pour égaler les autres. Bientôt ?

