Une interview de Pierre Maurel : “la bande dessinée n’est pas un pis-aller”
Les bandes dessinées de Pierre Maurel sont plutôt rares, l’auteur est encore jeune. Elles font pourtant déjà office d’oeuvre quasi politique puisqu’elles s’intéressent d’abord au monde moderne, à la précarité, au devenir individuel comme torturé dans une société qui ne veut plus de ses marges. Les livres de Pierre Maurel, comme 3 Déclinaisons, sont ainsi de vrais observatoires du réel, de la difficulté d’être au monde, surtout lorsqu’on n’est pas membre d’un système. Depuis quelques mois, sa nouvelle bande dessinée est éditée par l’auteur lui-même, qui en distille les chapitres dans des fanzines auto-édités que l’on peut se procurer via son blog. L’histoire est splendide, qui mêle réalisme et science fiction : dans un monde très proche, le gouvernement a interdit les fanzines. Un groupe d’auteurs résiste, tant bien que mal. Joli pitch, et réalisation splendide. L’histoire est en cours de publication, on attend la suite avec impatience, tant elle porte en elle quelque chose d’essentiel pour parvenir à mieux vivre avec le monde qui court autour de nous.
1. D’où est venue l’envie de faire cette histoire qui mêle politique et science-fiction ?
Alors, politique si on veut, science fiction, je n’en suis pas sûr, dans la mesure où tout ce qui se passe dans l’histoire pourrait très bien arriver. Il arrive des choses bien pire dans d’autres domaines que le petit milieu des fanzines chaque jour… mais à la base, un événement de l’actualité à un moment donné m’a inspiré. Je pense que ça doit être lisible… Il faut juste un peu de mémoire mais pas trop, j’ai juste transposé. Je ne me suis pas calé sur cette histoire. Juste inspiré à la base. Après, cet événement dont je parle s’est révélé être un soufflet, il n’en reste rien à la fin. Les protagonistes étaient peut-être un peu inadaptés, peut-être différents que ce qu’ils laissaient penser, mais la coercition était bien là – c’est peu de le dire.
2. Comment la réalises-tu ? A quel rythme et avec quelle connaissance préalable du scénario ? Y a-t-il beaucoup d’improvisation à mesure que tu dessines ?
Je dessine cette histoire à mon rythme… je sais à peu près où je vais, j’ai bien mon idée de la fin, et le chemin se découvre un peu épisode après épisode… le fait de l’auto-publier m’ôte l’enjeu du « faut tout caler à l’avance »… et après, faut juste un peu de sous pour l’impression, mais l’objet est minimaliste à mort, donc peu cher à produire…
3. Le récit est un hommage aux fanzines : que représentent les fanzines pour toi ? Qu’ont-ils de plus ou de différent par rapport aux livres classiques ? Sont-ils un pis-aller lorsqu’on ne peut pas faire éditer un livre ? Sont-ils un champ d’expérimentation que les livres ne permettent pas ?
Les fanzines… ça représente un truc à double tranchant, ça comprend le pire et le meilleur. Mais il n’y a pas d’enjeu. C’est surtout une continuité de ce que j’aime en bande dessinée, à savoir : du papier, un stylo ou une plume, et allez. Par extension: un photocopieur, et go… je comprendrai jamais les gens qui font des films et qui disent qu’ils ont mis des années à trouver du financement pour une seule histoire… faites de la bande dessinée plutôt !!!!!
La différence par rapport aux livres classiques ? juste la forme, et aussi le fait que des fois, personne ne soit là pour « éditer », ben on se retrouve avec de la merde, mais comme je disais plus haut, on y trouve le pire ET le meilleur…
Non ce n’est pas un pis aller pour faire un livre. J’ai commencé cette histoire sans l’avoir soumise à personne. des fois, à un moment, tu te dis qu’il faut que tu fasses quelque chose, là, maintenant, et que ça sorte vite… c’est tout.
quant à savoir s’ils sont un « champ d’expérimentation que les livres ne permettent pas », oui certainement, bien que dans mon cas, je ne fais pas des choses spécialement risquées formellement.
ENFIN, le format zine est spécialement approprié à cette histoire, comme une envie de faire se rejoindre le fond et la forme. ça fait partie de l’histoire. de l’idée de base.
4. Quelle relation fais-tu entre 3 Déclinaisons et cette nouvelle histoire ?
Cela reste assez peu optimiste… 3 déclinaisons était carrément plus social-réaliste dans le sens où il n’y avait pas d’éléments « d’anticipation ». Ensuite, j’espère que le dessin est un peu meilleur dans blackbird (3 déclinaisons a été fait encore plus à l’arrache, sans crayonnés par exemple, alors que là je me suis mis à en faire…).
5. Quels éléments autobiographiques mets-tu dans tes récits ?
Disons aucun… je ne peux pas dire que ce soit autobiographique, là. Dans 3 déclinaisons, ça l’était à la limite : mes périodes d’interim à répétitions, de chômage, de boulots plus merdiques les uns que les autres. Mais dans Blackbird, non… fiction fiction…
6. En quoi et comment l’actualité politique t’inspire-t-elle ?
Disons que la politique actuelle ne m’inspire rien. Elle me sort par les trous. Elle me fait gerber, mais pas autant que l’apathie des gens. C’est justement là que c’est perdu d’avance. Alors j’en prends mon parti, et essaie de faire avec, par divers petits moyens.
7. Comment ton blog influe-t-il sur ta façon de faire des bandes dessinées ?
D’aucune manière.J’ai simplement commencé ce blog pour avoir une « vitrine », pour que les gens qui entendent parler de Blackbird puissent me trouver en tapant mon nom dans Google, pour le commander éventuellement. C’est juste ça, ça n’influence en rien ma façon de faire des histoires.
Après faut l’animer un peu, mais c’est plus des petites choses anodines sans importance, je garde mon énergie pour produire des histoires…
8. Ton récit dans Blackbird dissèque la notion de résistance. Qu’est-ce qui t’intéresse dans cette idée ?
Comment les gens font leurs choix. qu’est ce qui te fait dire « plutôt crever » ou alors « ouais bon, tant pis… »… le confort ? les conditions plus ou moins difficile de vie ? l’envie de vengeance ? un simple cerveau en état de marche ? je ne sais pas trop…
9. Le fait que Blackbird se déroule en France donne l’impression que tu tentes de pointer le manque de résistance actuel, le manque d’alternatives politiques : est-ce le cas ?
Oui en partie, c’est clair qu’on n’est pas gâté, ce pauvre bipartisme morbide qu’on se traîne et les têtes pensantes des syndicats sont pathétiques. Ils organisent des visites guidées de la ville le 1er mai et basta. J’exagère à peine ! Je ne sais pas quoi penser honnêtement. Je n’ai pas de solution à proposer, je tâche juste de vivre avec mes idées chaque jour… mais je suis un couillon comme tout le monde. A la fin, je me retrouve à n’être qu’un bulletin de vote parmi les autres, et là, on revient à ce problème de bipartisme qui phagocyte tout.
10. Au fond, qu’est-ce qu’une bande dessinée peut avoir de politique ? Comment une bande dessinée peut-elle être engagée et espérer changer le monde ? Y a-t-il des oeuvres politiques ou politisées qui t’inspirent ?
Ben voilà, ça ne changera rien, au bout du compte c’est juste un mec qui râle dans son coin et qui en fait des bandes dessinées, qui doivent ne convaincre que les convaincus, qui plus est. Je sais tout ça, mais rien que la démarche d’acheter une telle bande dessinée, c’est un peu être convaincu. Les livres, disques, etc, sont dépendants d’une démarche active de la part du lecteur/auditeur etc… et en face, la télé par exemple, c’est un flot de beurre chaud qui rentre dans les oreilles des gens. Personnellement, si un livre a déjà eu une influence sur moi, m’a déjà « influencé », c’est que j’étais déjà réceptif à ce qu’il disait à la base.
11. Sur quels autres projets travailles-tu en ce moment ?
J’ai une autre histoire en cours, qui serait plus de la « science fiction » pour le coup, mais dans un contexte réaliste actuel. Mais c’est pendu au bon vouloir des éditeurs cette fois. On verra bien, je croise les doigts. Et puis j’avais commencé une histoire, j’avais dans les 80 pages, et là, il faut que je recommence tout, parce que je trouvais ça dégueulasse. J’ai donc de quoi m’occuper. Et Blackbird va finir d’ici le début de l’an prochain.


je confirme la ‘beauté’ de 3 déclinaisons. la claque fut d’autant plus belle que j’empruntai la chose un jour par hasard dans la médiathèque du coin (pas très forts en achats de BD soit dit en passant). vraiment dans le ‘très’ haut du panier. ai acheté depuis.
c’est quoi, précisément, l’adresse du blog ?
ah oui, j’ai oublié de mettre le lien : http://pmaurel.wordpress.com/
Merci pour la découverte, j’étais passé à côté. Un peu de Peeters, Brown et Thomson dans son trait. Son blog est très intéressant et original en mêlant work in progress et musique …
Ping : Blackbird……. en retard… « le blog de Pierre Maurel
Ping : 2010 par Pierre Maurel «
bonjour (inutile de publier ce comment, c’est pour prendre contact et je vois pas de mail)
j’organise une expo (vers Vannes) sur Blackbird, et j’aimerais si possible utiliser une partie de cette interview (c’est Pierre qui me l’a proposé) ; donc je voulais savoir si c’était possible…
Fabien Grolleau
Bonjour, désolé les commentaires sont publiés automatiquement… Mais, aucun problème pour utiliser l’interview, à votre convenance.