J’ai interrogé Frédéric Fleury sur sa Nature Des Choses
J’ai posé quelques questions à Frédéric Fleury à propos de son nouveau livre, paru chez les Berlinois Bongout. L’ouvrage est splendide, tout en sérigraphie, limité à une centaine d’exemplaires. On y retrouve les obsessions du dessinateur, sous forme d’un bestiaire assemblé ici comme une longue suite de figures à mi-chemin entre le monstrueux et le mélancolique. Voici ses réponses, que j’agence sans mes questions : ce qu’il raconte peut s’en passer, je crois.
“Quand on a fait l’exposition Frédéric Magazine à Berlin dans la galerie de Bongoût, Christian Gfeller et Anna Hellsgard m’ont confié leur désir de faire un livre de mon travail en sérigraphie. A partir de là, j’ai travaillé dans cette direction en mettant de côté un certain nombre de dessins qui me semblaient être adaptés à cette technique. Je leur ai ensuite donné une maquette, des indications précises et un peu plus de 80 dessins, au final et en fonction de ce qu’ils pouvaient et avaient envie de faire, ils ont choisi de recomposer avec cet ensemble. On a obtenu un objet assez éloigné de ma proposition de départ mais qui est assez remarquable par ce qu’il donne à voir et à comprendre.
La monstruosité est très présente dans mon travail.
Fabrice Hybert disait à ce propos : “Ce n’est pas l’étude des monstres qui m’intéresse mais plutôt la découverte de nouvelles possibilités de monstres, trouver à l’intérieur des systèmes existants (la peinture par exemple), les moyens de la monstruosité.”
Je crois que c’est ça pour moi, transposé au dessin.
Le monstre comme outil d’expérimentation graphique c’est vraiment sans limite, on peut tout se permettre, on peut surprendre à l’infini et ça permet de réinventer son dessin sans arrêt.
Ce n’est pas pour rien qu’on retrouve ça chez des dessinateurs qui me sont proches ou chers, comme Hegray, Carreyn, Lock ou Sadler.
A un moment donné, dans un travail de représentation, quand on pousse son dessin je crois que le monstre, ou la monstruosité finissent par s’imposer – ou en tout cas pendant un temps – comme un vrai espace de liberté.
Et puis ça m’a toujours fasciné, Franquin dessinant ses monstres par exemple c’était pour moi l’excitation absolue quand j’étais gamin, c’est là que son trait était le plus libre, j’ai passé des heures à essayer de le copier.
Je viens de terminer un livre pour United Dead Artists (Stéphane Blanquet) où je n’ai dessiné que des gens, des humains je veux dire et un autre pour FLTMSTPC (Stéphane Prigent) qui n’est fait que de monstres à l’aquarelle.
J’ai le sentiment que je fais un aller retour constant entre ces deux univers et que l’un me ramène à l’autre.
Le travail de représentation que je mène avec mes élèves depuis maintenant trois ans repose aussi sur cette idée et véritablement on n’en voit pas le bout.
Concernant le titre du livre, je pourrais te parler de quelque chose de très philosophique, voire scientifique, d’une sorte d’ultime représentation des êtres et des choses qui les entourent mais c’est finalement une idée beaucoup plus simple.
Je crois que ça parle d’une sorte de sentiment d’impuissance que je ressens face à la vie, les choses sont telles qu’elles sont, imposées à nous et on qu’on le veuille ou non, il faut faire avec.
Ce n’est pas du fatalisme ou du pessimisme, mais plutôt une manière de couper court à la discussion, quelque chose d’indéniable.
“Prendre sa vie en main” c’est le truc le plus drôle que j’ai entendu, on peut interagir c’est certain, on peut faire des choix mais on est très vite limité quand il s’agit de ce qu’on nous a donné au départ.
La nature des choses, c’est vraiment pour moi l’idée que chaque dessin présente un personnage dans un cadre qui lui correspond et qu’il y effectue ce pour quoi il est destiné.
Dans l’espace du livre, ces espaces se chevauchent, les personnages se font face ou se tournent le dos, s’adressent ou pas au lecteur, ça raconte quelque chose dont l’interprétation est libre mais la sérigraphie, la différence apportée par les couleurs ou les papiers renvoient à une certaine forme de solitude.
Le livret central est en ce sens plus anecdotique mais il offre un espace de respiration que je ne trouve pas inintéressant étant donné que le livre était chapitré au départ.”


Salut Frédéric Fleury.
J’aime beaucoup votre travail que j’ai découvert ici, sur le blog de Joseph Ghosn.
Sur le site de votre éditeur Bongout, j’ai vu pas mal de pages de cet ouvrage. Quelle puissance et quelle force se dégagent ainsi de vos dessins. De votre style naïf, faussement simple et original émane une très grande poésie. Mélancolie, “monstruosité”, onirisme mais aussi joie (certains visages sont très happy), contemplation, irréalité quasi réelle….
Vos albums “C’est triste vol. 1 et 2″ sont magnifiques. J’aime ce personnage “loser”, inadapté à la vie. Tantôt méchant, tantôt perdu. Le doute règne en lui ! Je me suis immédiatement identifié à lui. J’aime comment vous dessinez “la vie ordinaire”. Le quotidien, la solitude…l’immense solitude que l’on peut ressentir. A ce propos, Léo Ferré disait : “La vie (de chaque homme dans nos société), c’est une solitude peuplée. Une solitude peuplée de gens..”
Lost, I’m lost !
En tout cas bravo.
J’ai l’impression qu’il y a un grand retour du dessin, autant dans l’art contemporain que dans la b.d. Est-ce vraiment le cas ???
Vous parliez de Franquin. Mais pourrais-je connaitre vos influences ?? Les autres formes d’art (la musique, le cinéma, etc…) vous influencent-ils ???
Merci d’avances de vos réponses.
A + +
Bonjour Francky01,
merci d’abord pour les commentaires sur mon travail.
Toujours intéressant d’avoir un regard extérieur, un avis de lecteur.
Concernant un éventuel retour du dessin, je ne sais pas trop, il est certain qu’on en parle énormément et que ce médium est très présent et représenté.
Le salon du dessin contemporain en est une preuve flagrante ainsi que la Fiac ect…
En terme d’affluence aux différentes expositions auxquelles j’ai pu participer il est évident de constater que le public est au rendez vous dans des proportions dépassant les espérances.
Après, est ce que c’est un retour, est ce que ça n’a pas toujours été là, j’avoue que je suis trop éloigné de ces préoccupations pour pouvoir faire une vraie analyse pertinente.
(Je suis aussi, sans doute, trop impliqué.)
Je peux tout de même mesurer l’expansion des ouvrages consacrés exclusivement au dessin (chez de nombreux éditeurs plutôt éloignés à priori de ce médium) et la réception très attentive et positive qu’ils peuvent recevoir.
J’imagine qu’on pourra mesurer bientôt le phénomène s’il retombe comme un vieux soufflet ayant atteint son paroxysme.
On verra aussi un peu plus clairement les opportunistes surfant sur une éventuelle vague et ceux qui continuent à œuvrer simplement et sincèrement.
Ce dont on pourrait parler c’est aussi du mélange des genres, du glissement qui s’est établie entre toutes les formes de dessins et de dessinateurs.
Dessin d’artiste, croquis d’installations, dessins de presse, de bande dessinée, de comics, les frontières sont aujourd’hui extrêmement perméables et minces de telle manière qu’on ne comprend plus tellement pourquoi tel auteur se retrouve dans le tiroir art contemporain et tel autre dans celui de l’illustration ou de la bande dessinée.
C’est sans doute ces amalgames et ces mélanges qui finiront par lasser ou perdre le public.
Je me rends compte que j’ai une vision assez sombre de ce phénomène alors que je devrais m’en réjouir ou m’en foutre et qu’il permet sans doute à des auteurs juste là confidentiels d’exister et de continuer à travailler.
Personnellement, j’ai toujours dessiné et consigné mes séries dans des ouvrages (auto édités ou non) et je ne compte pas m’arrêter, ça fait partie de mon processus de travail.
Concernant mes influences j’ai appris à dessiner seul (ça explique pas mal de choses) et exclusivement en regardant et en copiant des bandes dessinées, Franquin a été un de mes grands amours, Macherot aussi par exemple, Sempé, Moebius etc et chacun d’eux pour des raisons différentes.
Aujourd’hui c’est plus compliqué, j’ai du mal à lire des bandes dessinées et encore plus à m’imprégner d’un trait ou d’une idée.
Il y a des dessinateurs ou des livres que j’adore mais d’une certaine manière je m’en protège pour me concentrer vraiment sur mon propre trait.
Si je devais aller vers quelque chose de particulier pour tirer des influences ce serait sans doute vers des dessins qui, à priori, n’ont rien à voir avec ce que je peux faire.
Ceci dit j’ai un tiroir dans lequel je mets les ouvrages que j’aime le plus, j’en ai sorti quelques uns que j’ai pris en photo, vous reconnaîtrez peut être des choses :
http://farm5.static.flickr.com/4047/4699935416_b2ebf94985_b.jpg
Pour finir, j’écoute beaucoup de musique et je regarde beaucoup de films mais c’est vraiment impossible pour moi de dire en quelle mesure cela intervient dans mon travail de dessin – ça n’intervient pas je pense ou alors dans un processus plus global, un esprit général peut être. (dernier film : The Bad Lieutenant: Port of Call – New Orleans / dernier disque : burzum – belus 2xlp (2010)-)
plus plus.
“Ceci dit j’ai un tiroir dans lequel je mets les ouvrages que j’aime le plus, j’en ai sorti quelques uns que j’ai pris en photo, vous reconnaîtrez peut être des choses” >>>
Punaise!!! y’en a un que j’ai pas, c’est quoi ça “JS XXV”…
Cher Frédéric, je compte sur toi pour tout nous dire du Burzum, que je n’ai pas encore écouté. Ok ?
Je laisse ça à des gens qui savent le faire.
Il est juste très bien, hypnotique.
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