A propos de I Remember The First Time I Heard Your Voice

Clovis Goux et Guillaume Sorge animent le label DIRTY et le blog Alainfinkielkrautrock. Ils viennent de sortir une compilation splendide et spectrale, uniquement en vinyle : je leur ai posé quelques questions par mail.

A l’écoute, à la vue de la pochette, on a l’impression d’être dans un disque de nuit, très spectral, hanté : de quelle envie est née cette nouvelle compilation ? Sortie en vinyle, sans titres de morceaux mis en avant, a-t-elle été conçue en réaction aux autres compilations que vous avez précédemment sorties ?
Clovis : Pas en réaction mais à coté certainement. Notre idée était de sortir un disque vite, a peu d’exemplaire, sans tracklist. D’essayer de susciter du désir et de la curiosité. Deux notions qui semblent avoir disparues de la musique telle qu’elle est consommée aujourd’hui. Mais que les amoureux du Mp3 se rassurent, ils recevront une version digitale pour l’achat du vinyle.
Guillaume : Il y a tellement de disques qui sortent entourés de marketing, de buzz, de vidéos virales, de tweets etc. …. Ce disque c est un peu un contre-pied à tout cela. Même si ce non-marketing est une forme de marketing en soi, c’est non prémédité.

On y entend beaucoup de piano : pourquoi ce choix esthétique, très mélancolique, qui évoque en filigrane les compositions de Wim Wenders, voire les BO de Michael Nyman pour Peter Greenaway ?
Clovis
: J’ai fait un voyage cet hiver autour du lac majeur en Italie. La plupart des hôtels étaient fermés en cette saison et je me suis retrouvé avec ma copine dans un Palace complètement vide dans une ambiance étrange qui évoquait à la fois Proust et Shining. On se baladait en voiture autour du lac dans la brume en écoutant des b.o. de films, cette compilation est peut être née là, en tout cas elle est pour moi liée à cette atmosphère. Et il y a aussi le souvenir d’un disque que nos parents respectifs avec Guillaume écoutaient pas mal, le Köln Concert de Keith Jarret, un classique de année 70… une ambiance « piano lugubre » qui nous rappellent peut être nos enfances. Wenders et Michael Nyman, je n’y avais pas pensé, mais ce sont deux noms qui m’évoquent ma mère. Je devrais peut être consulter un psy. Quels sont tes tarifs ?
Guillaume : Ce disque reflète simplement la musique qui m’accompagne dans ma vie de tous les jours, lors de longues balades à vélo dans Paris notamment. J’ai une attirance naturelle pour les musiques tristes et mélancoliques, peut être devrais-je consulter un psy aussi ? Pour moi l’écueil a éviter c’est la compilation “cinématique”, le but étant plutôt de produire un disque légèrement obsédant sans tomber dans la sophrologie. Sinon Wenders, ça n’a jamais trop été ma tasse de thé.

La pochette pointe quelque chose de très fantomatique, pris dans un film, entre deux images, qui du coup se superposent : illustre-t-elle une volonté, pour vous, de changer de registre, de passer à un autre domaine ?
Clovis : Même si je ne vais plus au cinéma, je regarde beaucoup de films chez moi et j’ai longtemps fait des captures pour isoler des images qui me plaisaient, sans but précis, mais il semble que j’ai enfin trouvé une utilité à cette manie… Ce fondu enchaîné provient de Mildred Pierce de Michael Curtiz, un film noir construit sur des flashbacks. Une image qui évoque les voyages dans le temps, la réminiscence. Mais je ne pense pas qu’elle symbolise un nouveau départ pour nous, mais plutôt l’envie, en effet, d’aller voir ailleurs sans se cantonner à un genre précis (c’est pour cela qu’il n’y a pas que des musiques de films sur cette compilation), de créer une ambiance générale, un peu obsessionnelle autour du piano, des thèmes qui se répètent et des voix intérieures afin que chacun puisse composer ses propres histoires en l’écoutant.


La pochette évoque une figure hollywoodienne du passé tout en appuyant sur un aspect très mélancolique du temps qui passe, du départ de quelqu’un : y a-t-il, avec ce disque, la volonté de raconter une histoire particulière, plus intime que d’habitude, d’être moins dans la mise en avant d’une histoire particulière de la musique (la disco, le psyché français) et d’être davantage dans une composition personnelle ?

Guillaume : A mon niveau, j’ai un rapport “intime” avec tous les morceaux que nous avons tracklisté pour nos compilations puisque j’ai vécu avec, plusieurs mois au quotidien sans m’en lasser avant de les mettre sur un disque.
Clovis : Oui, on peut voir ce disque comme un disque de deuil, mais c’était aussi vrai pour notre précédente compilation où le thème abordé, le psyché français, était un prétexte à raconter une histoire plus intime, celle de la disparition de proches. Cette nouvelle compilation raconte un peu la même histoire mais de façon plus distancée, plus floue, brouillée par le temps qui passe. Je me demande souvent si les souvenirs ont une vie autonome.

Quel parallèle faites-vous entre le titre de la compilation et celui du classique folk The First time Ever (I Saw Your Face) ?

Clovis : Honnêtement aucune, même si on aime bien ce morceau

Ce disque indique-t-il une voie pour d’autres projets similaires ? Quels seraient-ils ?

Clovis : Oui il y aura on l’espère une suite, intitulée justement, I remember the first time i saw your face.
Guillaume : En attendant nous allons sortir l’album de Discodeine, le groupe que forment nos amis Pilooski et Pentile, cet automne si tout va bien.

6 commentaires
  1. magnifique compilation! h

  2. David Mennessier a dit:

    Très beau mix en effet.

    Ce disque fait également office de Blind-Test, parmi les curiosités reconnues :
    la musique de David Shire pour “The Conversation” de Coppola (en face A et face B) et également la bande son d’un épisode de Columbo (sans doute par Dave Gruisin).

    Peux-t-on envisager de connaître la playliste plus en détail ?

  3. Matthieu Clervoy a dit:

    Premier titre de la face B : le thème du petit clown de Joseph Kosma, qu’on entend dans le Roi et l’Oiseau.

    Très beau disque.

  4. Avant avant dernier titre de la face A : BO de Candyman par Philip Glass

  5. ilestcinqheures a dit:

    … et un extrait de la BO de Klute de Pakula.

  6. ilestcinqheures a dit:

    …et The Parallax View (A cause d’un assassinat, en ouverture de la Face A).
    Reste à écrire une thèse sur l’utilisation du piano dans les BO des films américain post-Watergate.

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