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Archives mensuelles : avril 2010

Les mauvaises nouvelles, ce sont celles qui arrivent lorsque vous ne répondez pas au téléphone. Un appel raté de Kieran et j’avais déjà à moitié deviné, ce qu’Antoine m’a appris dans la foulée. Steve est décédé la nuit dernière, dans son sommeil. Je pense à lui, à son immense sourire, cette malice et cette force incroyables, toute cette énergie déployée lorsque nous l’avions rencontré la première fois à la Fondation Cartier, que nous le faisions rencontrer Four Tet et à chaque fois que nous l’avons revu.Je me souviens de cette journée passée avec lui, ses disques dans mes mains, il m’en avait signé quelques-uns et je revois ce qu’il a écrit sur l’un d’eux, une devise pour la vie, la sienne : “stay in the rhythm, thanks for the love”. Et ce jour-là, coulaient ses souvenirs de la Motown, des Panthers, de Fela, Sun Ra, Miles Davis et toute sa vie qui défilait. Steve avait été le voisin de John Coltrane et gamin, il allait chez lui taper sur la batterie pour apprendre à jouer pendant que Coltrane soufflait dans son instrument – ça, c’est lui qui me l’a appris ce jour-là et c’est pour ce genre de détails que je fais ce que je fais. Une vie comme la sienne qui commence ainsi, dans le salon de Coltrane, ne pouvait être que brûlante, dévorante. Je vais écouter ses disques, ce soir, je pense à sa femme, je pense à lui, je sais juste que les choses auront un goût un peu moins fou dans ce vieux monde. Ecoutez chacun de ses morceaux, et vous y verrez une belle folie, une utopie irréelle, inimaginable.


Comment savoir quel est le bon moment pour partir ? La dernière fois que je chroniquais un disque d’Autechre, leur précédent album, j’étais en partance, sur le seuil et je me revois dans l’appartement de la rue Eugène Carrière en train de l’écouter un matin pour savoir ce qu’il me faisait, ce que j’écrirais : mon dernier texte, je crois, pour le journal. Deux ans plus tard, Autechre me revient comme jamais, même si je savais bien ne pas les avoir quittés. Le nouvel album du duo est simplement, follement, merveilleux, d’une incroyable délicatesse. Empli de mélodies douces, il donne cette impression rare d’assister au temps qui se déroule, d’être le spectateur d’un moment qui évolue lentement, se déploie pas à pas. Instinctivement, aux première écoutes, surgit cette idée que cet album est améthyste, c’est-à-dire empreint d’un calme qui protège contre l’extérieur, contre l’esprit qui fatigue. Un album comme celui-là, je n’en entends plus beaucoup depuis quelques années, parce que j’ai l’impression que l’époque est plutôt à la surenchère, aux beats qui tapent, démonstratifs pour se faire remarquer dans un océan de plus en plus fréquenté. Au fond, l’effet produit par Oversteps est à peu près le même que celui de There Is Love In You, récent album de Four Tet : j’ai l’impression de revoir et écouter des amis qui ont grandi avec moi et laissé derrière eux tous nos malaises de jeunesse, toute velléité de trop en faire. L’essence est là : être au plus juste, au plus près de la musique, sans forcer, mais en jouant, en jouant sur la corde. Dans Oversteps, j’entends des échos de clavecins, des mélodies qui tournoient largement, des boucles très humaines. Le morceau Known (1), troisième du disque, déroule un ondoiement troublant qui se répercute ailleurs sur l’album. Un ami me faisait remarquer que cet album était comme un vieux disque du label Ocora, qui sortait des enregistrements de musiques africaines, asiatiques avec un entêtement fécond : on y entend des gens jouer une musique faussement familière, des morceaux qui sont autant de variations sur les mêmes instruments, les mêmes sentiments. Plus proche de nous, Oversteps m’a fait penser, à la première écoute, au Music For Films de Brian Eno. Un disque que j’adore sans le comprendre, possède la même qualité mélodique, musicale, rythmique, s’impose sans rien forcer. J’ai eu la chance de parler à Autechre au téléphone et je leur ai fait part de ce rapprochement et je me suis souvenu que nous avions déjà évoqué ensemble cet album d’Eno, si impénétrable. Pendant notre discussion téléphonique, je prenais des notes et les regardant, je me rends copte que nous avons beaucoup parlé de Google, de la manière dont l’internet affectait leur vie, leur pratique et que, pour la première fois, ils avaient composé chacun dans son studio mais en étant connectés en permanence, en temps réel : chacun chez soi, chacun chez l’autre, en même temps. Et cela se reflète bien dans l’album, qui a cette sorte d’étrange ubiquité ; comme s’il était avec soi, très présent dans les oreilles, et en même temps, parvenant d’ailleurs, existant dans une dimension différente, inaccessible dans son intégralité. Dans mes notes, il y a aussi cette phrase, à propos d’Oversteps : “same as ever, move forward, don’t care which direction”. Plus loin, ces mots : “space between real & dream”. Ailleurs : “rhythm & tone are the same things”. Enfin, cette phrase à propos d’un autre groupe, Coil : “They are the masters, at exploring both spaces, heaven & hell. We’ve always aimed at that”. Difficile de ne pas comprendre que tout Oversteps, le plus bel album d’Autechre (et je mesure chaque mot, chaque phrase, chaque prise de parole), réussit dans son ambiguïté, sa dualité, sa gémellité, presque : on n’y est jamais là où l’on s’attendrait à être, on finit toujours là où on ignore se trouver. Ce disque pourrait me dévorer avec ses sons de clavecin, de mellotron, d’électronique qui parait sortir des années les plus primitives, mais estampillées d’un futurisme si fragile qu’il parait s’effriter là. “The aggression is in the ideas more than in the sound” : une autre phrase notée durant le coup de fil d’Autechre, qui me dit où et comment avancer. Cet album est un exemple de vie. Changeons vite tout ce qui ne lui correspond pas, tout ce qui ne nous pousse pas à aller de l’avant. Autechre, depuis 20 ans, ne fait rien d’autre et sa musique est du ressort de compositeurs comme Parmegiani, Stockhausen, Messiaen, Schaeffer, Henry, Partch, Young, Feldman. On les reconnaitra pour cela. Pas moins.

Les 10 premières minutes de “He Loved Him Madly”, le premier morceau, qui dure pratiquement une demie heure, de l’album Get Up With It de Miles Davis. J’ai toujours du mal à dire quel serait mon album préféré, ou mes 5 albums à emporter sur une île déserte. Je sais simplement qu’à chaque fois que je pense à cet album et à ce morceau, je ne vois pas ce qu’il pourrait y avoir d’autre d’aussi parfaitement mystérieux, élégant. Je pense parfois, dans le même temps, à Love Supreme & Journey To Satchinanda, à Perfect Prescription & Playing With Fire, à Before And After Science, à Disco 3000 & Sleeping Beauty, à Sense of Belonging, à Monster Movies & Opener, à Grosses Wasser & Musik Von, à Five Leaves Left & Pink Moon, Untrue, Stars Explode aussi… tiens, ça fait presque une liste pour une île déserte, ça, non ? Demain, la liste ne sera plus la même, mais Get Up With It sera encore là, j’en suis persuadé.

C’est une sorte de best-of, dans la série des cassettes luxueuses éditées au milieu des années 80 par Factory. Je les voyais chez New Rose, mais ne les achetait pas. Je le regrette sans doute un peu, mais je ne pouvais pas tout acheter (et aujourd’hui non plus, d’ailleurs). Elle est téléchargeable , mais j’ai tout de même très envie de l’avoir pour moi, pour la regarder de près, en examiner les moindres détails, comprendre.

Lorsque l’on consomme une chose en grande quantité, il parait que son utilité décroit, qu’on en ressent moins le besoin. Il parait aussi que lorsque l’on connait une première expérience amoureuse ou droguée très intense, on passe sa vie à la rechercher, à tenter de la retrouver en accumulant les expériences proches, similaires. L’un dans l’autre, retrouver un premier amour, une première sensation forte, est impossible : à force de le rechercher partout et dans tout, on finit par le tuer, par éloigner l’objet dont on voudrait se tant se rapprocher. Heureusement, parfois, surgissent des indices, des pistes, des fragments, qui font songer à une autre vie, un ailleurs, une existence bien plus exaltants encore que le premier objet de la quête. Parfois, un disque arrive, sur lequel on avait tant misé, sans y croire vraiment, et qui, là, se révèle plus fort, plus fulgurant encore que toutes les attentes, tous les espoirs. Attendu depuis plusieurs semaines, ce disque est arrivé in extremis, glissé de force dans la boite aux lettres, son cul dépassant de la fente, comme pour être ramassé par n’importe qui. Mais, il est demeuré là à m’attendre et une fois mis sur la platine, il a tout arrêté. D’abord, il s’agit d’une collaboration entre les deux groupes, Prurient (plutôt habitué au harsh noise) et Cold Cave (plutôt issu d’une esthétique no-wave synthétique). Leur mariage donne lieu à une naissance anti-spectaculaire, un disque qui évoque les ralentis lysergiques de quelques groupes comme Loop, mais sans les tentations rock, sans les dynamiques. Sur deux faces (et 4 morceaux dont 2 qui se fondent l’un dans l’autre), ce disque crée un grand vide, une plaine décharnée, un vent flottant, métallique et sinueux. Il y a beaucoup de résonances, de spectres, de bourdonnements bruts, mais délicats. En quelque sorte, tout s’arrête, plus besoin de chercher quoi que ce soit : voici la bande son d’un duo pour la fin des temps, empli d’une sourde mélancolie, d’une vieille tristesse. J’ai envie d’en acheter plein d’exemplaires pour les offrir à mes amis, et leur dire qu’il faut écouter des disques comme celui-là pour prendre à nouveau le temps de la lenteur, de la musique qui se déroule doucement, sans boursouflure, jamais. Merci pour votre temps passé ici, en attendant la mort programmée des étoiles.

Il y a 10 ans, le label Active Suspension était l’un des plus importants, qui sortait des disques incroyables, des compilations où s’enchevêtraient des visions musicales improbables : le futur était là, mais il ne s’est jamais réalisé. Dans ces prémonitions avortées, il y avait les missives d’O.Lamm, Davide Balula, Hypo. Ce dernier m’a toujours semblé le plus joyeux de la bande, celui qui s’emparerait le plus instinctivement de quelque chose d’un peu pop, d’un peu aérien. Ce chemin-là, il l’a tenté le temps de plusieurs albums et chacun de ses disques semble une avancée vers cela, comme un chemin en direction d’une musique tenant de plusieurs pôles, à la fois électronique, saturée de sons et immédiatement accrocheuse. Au fond, sa musique se résume bien aux deux titres jumeaux qui ornent ses deux nouveaux disques : un album intitulé Coco Douleur et un EP vinyle, Dodo Couleur (en photo là-haut). Sur l’un et l’autre, Hypo invite des gens à chanter sur ses rythmes qui ont pris de la couleur, comme devenus plus tropicaux que parisiens, plus ensoleillés que caverneux – Les deux disques diffusent ainsi une sorte d’utopie qui survit à la musique du début des années 2000, à cette époque où la petite scène électronique parisienne se structurait autour de deux ou trois compilations, où deux labels fusionnaient (Active Suspension et Clapping Music – le second survit et sort d’excellentes choses ces temps-ci – j’en reparlerai). Hypo est ainsi né à ce moment-là, mais il lui survit bien, sa musique s’amplifie et se structure, trouve une patine moins complexe et son Coco Douleur met bien tout cela en avant : à la manière des peintures qui ornent les pochettes (et dues à sa mère !), sa musique évoque un palmier, un soleil surgis d’une imagination pure, si dévorante qu’elle parvient à métamorphoser une grisaille de fin d’hiver en lumière d’été indien. Ses disques sont à écouter.

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