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Archives mensuelles : avril 2010

Tout cela remonte sans doute à 1994 ou 95, pas plus tard. Une soirée chez un ami, qui sort un album à la pochette noire et fait écouter cette reprise de Jimi Hendrix, totalement ralentie et croonée. L’album, juste intitulé Dion, du nom de son auteur, ne m’a pas quitté depuis que j’ai réussi à en trouver un exemplaire dans les bacs d’un vieux disquaire de Greenwich Village (where else ?) deux ou trois ans plus tard. A ce moment-là, il n’y avait pas wikipédia, qui m’a permis tout à l’heure d’en apprendre long sur ce disque : il fallait tout deviner tout seul, jusqu’à la date de sortie, même pas inscrite sur la pochette. Alors, voilà, j’ai écouté d’autres albums de Dion, d’autres albums de dizaines d’autres chanteurs, mais celui-là ne m’a jamais oublié – précisément celui-là, à cause de ses reprises toutes parfaites, de sa composition et ses arrangements, de la voix du chanteur qui est tout au centre, prête à tomber en morceaux sur mon parquet usé, prête, elle, à tout oublier, tout laisser partir aux oubliettes, mais se retient de ne pas le faire, à un fil, une moitié de fil. Ce qui me sidère, c’est que, sans doute encore, cet album est-il encore plus difficile à trouver aujourd’hui qu’hier : cherchez Dion sur Google et vous ne verrez apparaitre que des milliers d’images de l’antithèse même de ce que je raconte ici, du contraire exact de toute la tendresse délicate de cet album. Je vous le donne en mille : Dion, pour Google, est forcément précédé du prénom Céline, tandis que pour moi, il n’a de valeur que seul, sur cette poignée de chansons de 1968.

En quelques disques documentant une scène autour d’une poigne de groupes opérant dans le domaine de l’improvisation abrasive et happante, le label Français Chironex s’est doucement imposé comme source d’une musique rare. En peu de temps et 4 albums, dont le splendide collectif Drapeau Noir, le troublant Blew In The Face de Part Wild Horses Mane On Both Sides (régulièrement cité par David Keenan, qui tient la boutique Volcanic Tongue de Glasgow et écrit pour The Wire, comme le meilleur groupe Anglais des années récentes – qui sommes-nouspour le contredire ?) et maintenant le percussif Ruined Parabola de Chora, Chironex a mis en place une cosmogonie musicale différente de celles que l’on croise ailleurs et surtout, très fertile, qui mêle  musique improvisée, collages de fanzines,  noise pure,  drones qui planent, enregistrements bruts de field recordings, attitude rock, esthétique brutale. J’ai posé quelques questions au patron de la maison.

Comment est né le label ? De quelles envies ?
Par passion pour la musique bien sur,…l’envie de devenir un peu plus acteur que spectateur, et n’ayant aucun talent de musicien, il ne me restait que cette solution ;)

Au bout de quatre vinyles, comment définirais-tu l’esthétique de Chironex et comment as-tu envie de la faire évoluer ?
Un label plutot orienté psych/free folk/free jazz avec une préférence pour mettre en lumière des nouveaux groupes qui n’ont pas encore sorti de lp plutot que de sortir le 10e vinyle d’un groupe confirmé, même si cela se fera de temps à autre…avec de petites éditions de 250-300 copies. Sinon, je ne me projette pas trop dans le futur, peut etre que le label sera toujours là dans 10 ans, ou bien s’arrêtera l’année prochaine, je n’en ai aucune idée.

Comment faire aujourd’hui pour arriver à financer un label et sortir des disques ?
En économisant, puis attendre d’être plus ou moins remboursé sur un lp pour pouvoir sortir le suivant, cela m’autorise environ 2 – 3 lps par an, et cette fréquence me convient bien.

Chironex est-il lié à une scène particulière ou te donnes-tu la possibilité de l’ouvrir à d’autres lieux / musiques / groupes ?
Non pas de scène particulière, mais il est vrai que ces groupes (chora, pwhmobs..) maintenant “labellisés” par le Wire, sont pour moi la plus belle découverte de ces dernières années, …ils n’en sont qu’à leurs débuts et chaque nouvel opus surpasse le précédent…, le dernier cdr de “the hunter gracchus” sur chocolate monk et leur futur “ live @ la plata”  qui sortira cette année sur blackest rainbow sont 100 fois meilleurs que le chironex, cela promet encore de très beaux disques pour le futur. c’est très excitant.

Le vinyle est-il le seul format que tu t’autorises désormais ?
Oui, c’etait le but, une grande préférence pour ce format…

Quels sont les projets des prochains mois ?
Pour cette année, il y aura un lp de Shiggajon, un collectif danois entre free jazz et free folk puis un lp de Blue Yodel, qui est le projet solo de Fiona ( The Hunter Gracchus), mais qui sera quelque chose de plus extrême, avec une part importante donnée aux voix.

Une liste de choses que tu écoutes / lis / regardes en ce moment ?
Ces dernieres semaines : black flowers ( bo weavil), le lp de directing hand (dancing wayang) , le dernier cdr de jow jow the death knell rung (ruralfaune) , les 3 derniers lps de vibracathedral orchestra sur VHF, le dernier bonnie prince billy, des disques sur sublime frequencies, the xx…et j’attends le singing knives all dayer le 12 juin à Bristol avec impatience!

Les disques de Justin Wright, alias Expo 70, me touchent particulièrement, grâce à leur sens de l’espace, de la mesure infinie. Il se trouve que ce musicien s’occupe aussi de Sonic Meditations, un petit label sur lequel il édite des CDR et cassettes de groupes ou artistes proches de lui – certains ont joué dans Expo 70. Parmi la petite dizaine d’albums déjà sortis, il y en a un qui me parle tout particulièrement : Recitations de Das Energi, disponible en cassette ou CDR, au choix. Le nom est inconnu, mais se réfère à un classique de la littérature hippie des années 70. L’album sorti sur le label d’Expo 70 est d’ailleurs en plein accord avec cette vision du monde : décharné, il est joué sur une guitare que l’on suppose anémique, avec une ou deux pédales d’effet en fin de course, et son auteur pose sur la pochette en hippie torse nu, sorte de Jésus entouré de symboles pyramidaux, qui pourrait parvenir aussi bien de 1969 que de 2010. La musique est simplement belle, primitive, assise sur une mine de charbon appauvri, d’où ne sortent que quelques belles mélodies rares, qui se répètent le temps d’un morceau, le temps de s’installer, à peine, et s’évader, déjà. Une douzaine de morceaux, légèrement répétitifs, mais surtout étonnants de délicatesse, sans voix ni bruits, avec parfois un léger bourdon, mais qui semble provenir davantage d’une tristesse intrinsèque que d’une note tenue en arrière plan. Das Energi délivre en quelque sorte un antidote à tous ce qu’on n’a plus envie d’écouter : il dit que l’on peut faire une musique qui n’a rien de technologique, ni de technique, une musique qui existe simplement parce qu’elle est jouée là, directement. Beaucoup de lenteur, beaucoup d’espaces, un horizon comme rural, qui, lorsqu’il se rapproche de l’urbain, ne le fait que pour dire à quel point il aurait aimé faire partie d’un morceau de Fripp et Eno. La tension est là, entre l’hypnotisme et la candeur, la rêverie et l’ascétisme. Das Energi ne me quittera pas de sitôt, j’y trouve mon bout de la nuit.


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