Je ne me lasse pas du Oversteps d’Autechre


Comment savoir quel est le bon moment pour partir ? La dernière fois que je chroniquais un disque d’Autechre, leur précédent album, j’étais en partance, sur le seuil et je me revois dans l’appartement de la rue Eugène Carrière en train de l’écouter un matin pour savoir ce qu’il me faisait, ce que j’écrirais : mon dernier texte, je crois, pour le journal. Deux ans plus tard, Autechre me revient comme jamais, même si je savais bien ne pas les avoir quittés. Le nouvel album du duo est simplement, follement, merveilleux, d’une incroyable délicatesse. Empli de mélodies douces, il donne cette impression rare d’assister au temps qui se déroule, d’être le spectateur d’un moment qui évolue lentement, se déploie pas à pas. Instinctivement, aux première écoutes, surgit cette idée que cet album est améthyste, c’est-à-dire empreint d’un calme qui protège contre l’extérieur, contre l’esprit qui fatigue. Un album comme celui-là, je n’en entends plus beaucoup depuis quelques années, parce que j’ai l’impression que l’époque est plutôt à la surenchère, aux beats qui tapent, démonstratifs pour se faire remarquer dans un océan de plus en plus fréquenté. Au fond, l’effet produit par Oversteps est à peu près le même que celui de There Is Love In You, récent album de Four Tet : j’ai l’impression de revoir et écouter des amis qui ont grandi avec moi et laissé derrière eux tous nos malaises de jeunesse, toute velléité de trop en faire. L’essence est là : être au plus juste, au plus près de la musique, sans forcer, mais en jouant, en jouant sur la corde. Dans Oversteps, j’entends des échos de clavecins, des mélodies qui tournoient largement, des boucles très humaines. Le morceau Known (1), troisième du disque, déroule un ondoiement troublant qui se répercute ailleurs sur l’album. Un ami me faisait remarquer que cet album était comme un vieux disque du label Ocora, qui sortait des enregistrements de musiques africaines, asiatiques avec un entêtement fécond : on y entend des gens jouer une musique faussement familière, des morceaux qui sont autant de variations sur les mêmes instruments, les mêmes sentiments. Plus proche de nous, Oversteps m’a fait penser, à la première écoute, au Music For Films de Brian Eno. Un disque que j’adore sans le comprendre, possède la même qualité mélodique, musicale, rythmique, s’impose sans rien forcer. J’ai eu la chance de parler à Autechre au téléphone et je leur ai fait part de ce rapprochement et je me suis souvenu que nous avions déjà évoqué ensemble cet album d’Eno, si impénétrable. Pendant notre discussion téléphonique, je prenais des notes et les regardant, je me rends copte que nous avons beaucoup parlé de Google, de la manière dont l’internet affectait leur vie, leur pratique et que, pour la première fois, ils avaient composé chacun dans son studio mais en étant connectés en permanence, en temps réel : chacun chez soi, chacun chez l’autre, en même temps. Et cela se reflète bien dans l’album, qui a cette sorte d’étrange ubiquité ; comme s’il était avec soi, très présent dans les oreilles, et en même temps, parvenant d’ailleurs, existant dans une dimension différente, inaccessible dans son intégralité. Dans mes notes, il y a aussi cette phrase, à propos d’Oversteps : “same as ever, move forward, don’t care which direction”. Plus loin, ces mots : “space between real & dream”. Ailleurs : “rhythm & tone are the same things”. Enfin, cette phrase à propos d’un autre groupe, Coil : “They are the masters, at exploring both spaces, heaven & hell. We’ve always aimed at that”. Difficile de ne pas comprendre que tout Oversteps, le plus bel album d’Autechre (et je mesure chaque mot, chaque phrase, chaque prise de parole), réussit dans son ambiguïté, sa dualité, sa gémellité, presque : on n’y est jamais là où l’on s’attendrait à être, on finit toujours là où on ignore se trouver. Ce disque pourrait me dévorer avec ses sons de clavecin, de mellotron, d’électronique qui parait sortir des années les plus primitives, mais estampillées d’un futurisme si fragile qu’il parait s’effriter là. “The aggression is in the ideas more than in the sound” : une autre phrase notée durant le coup de fil d’Autechre, qui me dit où et comment avancer. Cet album est un exemple de vie. Changeons vite tout ce qui ne lui correspond pas, tout ce qui ne nous pousse pas à aller de l’avant. Autechre, depuis 20 ans, ne fait rien d’autre et sa musique est du ressort de compositeurs comme Parmegiani, Stockhausen, Messiaen, Schaeffer, Henry, Partch, Young, Feldman. On les reconnaitra pour cela. Pas moins.

7 commentaires
  1. Benoît a dit:

    Très bel album, en effet, une musique plus enveloppante que par le passé, moins métallique, avec plus de soie que d’orties, ce qui n’a pas empêché les deux compères de bastonner il y a quinze jours à l’ex-Loco, avec un live d’une heure, tendu, dur, crissant, sans aucune concession au “dance-floor” bien obligé de les suivre dans leur course en avant. On se serait cru dans une rave au beau milieu d’une usine en ruine des environs de Sheffield, il y vingt ans.

  2. nico a dit:

    y aurait beaucoup à dire sur cet album. je suis tombé dans la marmite autechre au moment de la sortie de LP5 et n’en suis jamais sorti. déjà à l’époque, une musique aussi complexe et délicate, c’était un choc.
    avec ces clavecins électroniques, Oversteps a un coté médiéval et lunaire, un peu Cosmonaute chez le roi Arthur, pas loin du Tron de Wendy Carlos. Bien cool qu’Autechre arrive à sortir un disque aussi ambitieux et réussi après toutes ces années. je pense aussi que c’est le meilleur du groupe (qui est une de mes grandes obsessions musicales…). j’aimerais bien lire cette interview.

  3. Hello Joseph,
    Merci pour ton mot sur mon (tout neuf et tout modeste) blog (je suis admiratif du tien, et de la qualité de ta production). Un peu troublant, effectivement, qu’on se soit croisés à si peu de temps, en deux périodes voisines de ce journal – pourtant déjà bien lointaines… non ? Au plaisir de te croiser un soir à un concert.
    Emmanuel

  4. Moi non plus je ne me lasse pas de “Oversteps” d’Autechre !!!

    Mais que dire de plus sur cet album et ce groupe après un tel article sinon…………………………………………………………………le silence.
    In a silent way, disait Miles ! C’est la voix que je prendrais ! Merci pour tout (ton talent d’écriture et de passeur d’émotions, de découvertes et d’envie), bravo et A + + + !!!!!!!!

  5. vento a dit:

    Houla. Moi en lisant cette chronique, je regrette un peu d’avoir arrêté de lire la presse à une époque — je pense que tes (vos) chroniques m’auraient beaucoup plus. Je me souviens aussi d’une chronique dans Magic sur l’album Chiastic Slide, effroyablement merdeuse — je pense que son auteur est déjà en train de brûler dans les flammes de l’enfer.

  6. et oui , sur autechre ont peu lire tout et son contraire ! . oui sa ma choquer le jour ou moi aussi je lisais le com d’un mec qui détésté l’album ” chiastic slide ” alors qu’il réste pour moi totalement indispansable dans leurs carriére encors aujourd’hui . cette album annoncé a mon avis , leurs future ! . puis moi aussi j’ai casser un de leurs album ” untilted ” qui réste leurs seul album que je n’aime vraiment pas ! autant pour l’ésthétique sonore que pour l’ambience , qui m’ennui a mourir ! … mais cela n’a rien de grave , un avis négatif sur un disque n’a plus aucune incidence ! car les fan de musique éxigente ne se laisse plus influencé par personne ! il ne compte plus que sur leurs propres gouts ! et c’est trés bien comme ça !!! . car en musique pointu , ont ne peu pas tricher bien longtemps , comme cela peu être le cas pour la POP . car a moi d’être débile profond , je ne voie pas qui peu aimé pour de vrai les merdes de Lady GaGa ou David guetta ? ( leurs musique diabolique n’est qu’un vampire pour le porte monnaie des gens ignorent ). mais nous autre fesont partie des chanceux ,
    ceux sur qui le system capitaliste n’ai pas parvenu a détruire le gout . nous somme une sorte de virus résistant a tout endoctrinement involontaire ! . les rare musique comme celle d’Autechre ont le pouvoir de nous garder vivant , car leurs vision d’un présent le plus futuriste , nous pérmet de garder un regard lucide face a toutes arnaque . nous somme là
    a l’heure éxacte ! dans l’instant absolut …au point que l’instant d’aprés ne peu véritablement être qu’ imprévisible . autechre c’est un peu comme de la vie improviser , mais avec un bagage solide ” la lucidité absolut ” .
    se style de musique nous empéche de nous ramolire , de tomber dans la routine qui ferai de nous de véritable ésclaves . la vie ne se construit plus uniquement que sous nos yeux , mais aussi dans nos mains ! . l’art ” puissant ” fait de nous des êtres a la libérté indéstructible . Merci et respect a Autechre ( une force de vie a la dure ! ). (douzi28.05.70 -

  7. j’ai pu lire a de nombreuse reprise que des mecs se plaigne des concerts de autechre qui se passe dans le noir intégrale ! et même dire que ” c’est se foutre de la gueule du public ! ” . ben moi j’ai quand même envie de dire que je trouve cela totalement génial ! . cette idée est tout simplement un act de résistance éxtrémiste qui va a l’ancontre de tout le system ! … car aujourd’hui plus personne ne semble pouvoir supporté de ne pas être bonbardé 24h sur 24 d’images ( sur information / publiciter ) aure Autechre par cette démarche , vont a l’ancontre de tout se qui pérmet la manipulation des masses . non seulement le noir permet de donné au son une priorité absolut , mais en plus cela permet de percevoir le son en profondeur ( sans le moindre parasitage éxtérne ! ) ainsi , adieu les apparences trompeuse , retour au son … pour une écoute ” total ” . oui cela peu dérouté , faire perdre des repaires … est alors ? ” lacher vous !!! , pour de vrai ” . c’est quand même étonnant de vouloir aller se faire bousculer par un live d’autechre , mais surtout ” pas trop ” ???? . ben voyons , ont tien a sont petit confort ! sa sens un peu l’embourgeoisement
    , non ? . sa la fou quand même mal pour des fan de cette ziq . mais bon , moi se que j’en dit …aller , bye (douzi28.05.70 -

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