Je scrute le Nazi Knife 6

Quelques années déjà que Nazi Knife est édité et deux ou trois ans que ce fanzine est devenu un peu plus gros, arrivant à chaque fois vers Noël. Débuté comme un recueil assemblé par les artistes Hendrik Hegray et Jonas Delaborde, qui y compilent leurs travaux et ceux de leurs plus proches contemporains (notamment américains), Nazi Knife est un condensé de ce qui se fait de moins définissable, catégorisable ou hypothéquable dans le dessin contemporain – et de plus dynamité / dynamiteur surtout ! Ce qu’on y voit est un équivalent de ce qu’ont dû être les premiers disques noise arrivés du Japon ou les premiers albums de krautrock distillés hors d’Allemagne dans les années 70 : une surprise flagrante, une couche sédimentaire nouvelle venue engloutir ce qui se faisait auparavant, bâtissant un niveau différent de compréhension du réel. Nazi Knife relève un peu de cela : une percée dans le réel, tel qu’on ne le voit pas. Et ce 6ème numéro (même s’il y a eu un demi numéro entre le 5 et le 6) explore encore autre chose : resserré autour d’une poignée d’artistes, qui ne sont, comme d’habitude, jamais identifiés à leurs oeuvres ou leurs pages, ce nouveau volume est empli d’une étrange mélancolie, d’un sentiment de fin de nuit ou de fin de cycle. Est-ce la fin des années 2000 qui pousse à cela ? Toujours est-il qu’il y a là des échos d’un passé, qu’on n’a jamais l’occasion d’explorer : celui des cassettes VHS, des salons qui sentent encore les années 80, des héroïnes de films X ou de séries Z – un passé extrêmement présent mais que la culture populaire dominante ne regarde pas ou pas encore vraiment. Il y a là tout cela, encadré par des dessins ou des collages de créatures indéterminées, inexpliquées (notamment dans les dessins qui semblent tirés des carnets de Hendrik Hegray), mais aussi par des interludes “cosmiques” où l’on reconnait la mise en scène si particulière de Jonas Delaborde. Il y a donc là tout un ensemble d’éléments graphiques qui ne cherchent ni à être beaux ni à être jolis, mais qui sont tout simplement emplis d’une saveur douce-amère, d’une sorte de joie triste, opaque et améthyste. On est dans un livre comme on en croise rarement, un livre où l’on peut tout et rien lire, un livre qui saisit 2009 et sans doute aussi 2010 comme peu d’autres le feront jamais. Il faut dépasser le ‘scandale’ du titre, oublier les provocations pour saisir pleinement le déroulé de ce qui se passe là, de ce qui y est raconté  et montré : les débuts pernicieux d’un siècle encore indéfini.

Pour l’acheter : naziknife@gmail.com (18e port compris pour la France) ou à Paris : Bimbo Tower, Yvon Lambert, Un Regard Moderne, Philippe Le Libraire, Arts Factory Winter Show…

6 commentaires
  1. NK est ce qui se publie de mieux en france.

  2. hh a dit:

    très touché par ton texte Joseph.
    merci aussi Bartolomé !

  3. carrément a dit:

    dans le monde vous voulez dire.

  4. EtienneMenu a dit:

    super texte joseph

  5. Le texte est effectivement excellent même si je n’ai pas la même lecture.

    Ce fanzine serait plutôt pour moi une sorte de poubelle (rien de péjoratif ici… une Brabantia, quoi !) de ce qu’il est “interdit” d’aimer (ces “cassettes VHS, des salons qui sentent encore les années 80, des héroïnes de films X ou de séries Z”) ou une sorte d’essai théorique sur l’esthétique du moche (ou “du chaos” comme dirait l’autre !)

    Bref, je crois qu’on est d’accord sur une chose, c’est que Nazi Knife est fascinant quelqu’en soient les interprétations.

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