Je me souviendrai toujours de ma rencontre avec Rashied Ali

Il y a 10 ou 15 ans, nous commencions à écouter du free jazz, Sun Ra et les disques ESP. Et après avoir aperçu la petite annonce au-dessus de la caisse de l’Action Christine qui disait “Sunny Murray donne cours de batterie”, Sunny nous avait reçu chez lui rue des Ecoles, son petit studio, racontant ses histoires de musique, du fantôme de Frank Wright, et puis il est venu nous voir à l’émission de radio Mondial Twist. Sunny est encore quelque part dans Paris, sûrement.
A la même époque, Thurston Moore venait de publier son guide du genre dans le magazine des Beastie Boys, donnant une liste fabuleuse de disques à trouver (à l’époque, pas de blogs, souvenez-vous, il fallait chercher, acheter, troquer,…). Parmi eux, il y avait en bonne position le Duo Exchange de Rashied Ali et Frank Lowe, premier album sorti par Ali, dernier batteur de Coltrane, sur son propre label. Le disque, trouvé dans une boutique à Paris peu de temps après la lecture de l’article, était incandescent et nous l’avons samplé sur un disque, je crois.
Peu de temps après, je passais un Noël, un long Noël à New York, je ne travaillais pas encore, je faisais des articles pour Magic, et j’allais à NYC avec cette idée de rencontrer mes héros, en plus de trouver des disques, des livres. Je n’ai finalement pu approcher que Silver Apples (en concert) et Marshall Allen (j’ai encore la cassette de l’interview quelque part) et Rashied Ali. Ces deux derniers, c’était grâce à une femme, Desdémone Bardin, décédée depuis, qui travaillait sur un livre sur le Jazz (Jazz Zoom sorti plus tard par son fils et son compagnon) dont je traduisais pour elle les épreuves. Desdémone, qui est partie depuis, connaissait tous ces musiciens depuis des lustres et lorsqu’elle m’a dit qui je voulais rencontrer, j’ai répondu Rashied Ali et Amiri Baraka. Elle m’a donné le numéro de téléphone de second (qui n’a jamais répondu) et a appelé le premier lui demandant de me recevoir. Quelques jours plus tard, j’étais chez lui, dans un loft immense sur Greene Street (au 77 ? je ne sais plus) là où dans les années 70 il recevait des musiciens pour des concerts. L’endroit s’appelait alors Ali’s Alley. Mais là, c’était juste chez lui, avec sa femme et ses enfants que j’ai vus brièvement. Je me souviens vite d’eux, de sa fille surtout et de lui qui était gentil et pressé, qui devait aller chercher une voiture, celle de sa fille, dans un garage. Du coup, nous avons passé l’après-midi dans sa voiture à sillonner New-York, et il répondait à toutes mes questions un peu improvisées sur le moment avec sourire : il parlait de Coltrane, mais aussi de Sonic Youth, de sa vie (très peu) et de New-York, des disques, de la scène free qui renaissait, de toutes ces choses oubliées : je n’avais rien enregistré. Mais je garde ce souvenir de l’avoir vu de si près, que j’ai bien saisi que je touchais là quelque chose d’irréel qui ne m’a saisi à nouveau que lorsque j’ai pris mon téléphone 10 ans plus tard pour appeler et interviewer Alice Coltrane, partie depuis, elle aussi. Rashied Ali est parti le 12 août 2009.
Interstellar Space…
Je viens d’apprendre par ton papier la mort de Rashied Ali. Paix à son âme !
Les rythmes endiablés de “The Olatunji Concert” me viennent à l’esprit : enregistrement crépusculaire, le dernier avant la disparition de Coltrane, en avril 1967….
Pour info Sunny Murray donnait (et donne peut-être encore) des cours de batterie à Jess de 10LEC6. Il est coriace paraît-il.