Je lis Sandokan, un Hugo Pratt inédit

Les histoires d’Hugo Pratt m’habitent tant et si amplement, qu’il m’a, je crois, toujours été difficile d’écrire à leur propos, même si j’ai passé bien plus de temps à tenter de les comprendre et analyser que, pratiquement, n’importe quelle autre oeuvre. C’est qu’il y a chez Pratt à peu près tout ce qui fait le mystère d’un livre réussi : le trait qui semble approximatif mais qui est pourtant empli d’une force inouïe, le regard d’ensemble qui va droit au coeur des choses, le sens de la mise en scène, du propos et de la narration si bien ciselée que l’on ne sait plus si l’on est dans le rêve, la fiction, la confession, le mémoire, l’adaptation… Bien sûr, tous les livres de Pratt ne sont pas aussi beaux et réussis les uns que les autres. Ma préférence va pour son oeuvre des débuts avec les livres inspirés par les Américains, et surtout pour tout ce qu’il fait entre la fin des années 60 et la début des années 70, avec notamment la naissance des premières aventures de Corto, lorsqu’à 40 ans,Pratt invente quasiment tout seul un genre futur (le roman graphique), impose un personnage résolument moderne et atypique tout en ayant l’air de dessiner au fil de la plume, comme on écrirait des mots, des phrases. Du coup, voir arriver un inédit de Pratt datant de ces années-là est une vraie lumière, un bonheur. Et pas des moindres lorsqu’il s’agit d’une adaptation au trait aussi acéré que celle-ci : ici, Pratt refait les aventures de Sandokan, héros de littérature populaire autrement surnommé le tigre de Malaisie. D’emblée, le dessin évoque le Pratt de la Ballade de la Mer Salée et des aventures suivantes de Corto : même sens du découpage, mêmes visages en pleine discussion, mêmes sortes de décors minéraux pris par une nature qui ronge et déborde de toutes parts. Un des personnages est même un sosie de Corto, la moustache en plus : c’est dire si ce Sandokan, rétrospectivement, fait office de laboratoire, de planche d’essai. Mais ce n’est pas tout : aguerri par ses nombreuses bandes dessinées d’aventure, Pratt livre ici un récit mené à la hache, empli de ses obsessions, de son sens inné des corps en furie, des visages fous. La proximité avec les histoires de Corto est évidente : Pratt a fait son Sandokan, demeuré inachevé, au moment où Corto prenait de l’ampleur et allait le rendre célèbre – ce qui a valu à Sandokan d’être délaissé et oublié, ses planches ayant longtemps été introuvables. Leur ressortie des oubliettes est un beau cadeau pour finir cet été en beauté.
Cool cette nouvelle. C’est marrant que tu parles de Hugo Pratt car dimanche j’ai relu ce hors-série des inrocks, “100 bd indispensables”, et plus spécialement ta critique de “La ballade de la mer salée”. Elle m’a donné envie de relire cette magnifique histoire que j’avais découvert ado.
A + !!!