Un été en Amérique (avec Harry Crews et Joan Didion)


Deux livres pour les vacances, qui se lisent plus vite que le passage d’habitude trop rapide des semaines à l’ombre. D’abord, L’Amérique de Joan Didion, dont on a dit beaucoup de bien ailleurs (notamment sur disciplineindisorder) : recueil de textes allant des années 60 aux années 90, de Haight Ashbury et Sharon Tate à New York, de John Wayne aux viols dans Central Park, l’Amérique est tout autant un portrait diffracté du pays que de l’intimité de son auteur – ou plus précisément de ses psychoses et blessures, qui transparaissent dans son écriture d’une blancheur tenue, d’une violence tellement rentrée et intériorisée qu’elle semble sourdre de partout. Joan Didion écrit avec le détachement des reporters qui publiaient pour des publications comme Vogue ou Life, utilisant le “Je” avec bien plus de calibrage et de filtres que ceux qui sévissaient à Rolling Stone. Son Amérique est un livre de poésie brute, de reportages désormais inouïs et de réalités rendues avec un sens quasi clinique de la netteté et du mal-être. Cette Amérique des villes modernes et post-modernes n’est pas si éloignée que cela, dans sa violence intériorisée, de celle, rurale et rugueuse décrite par Harry Crews dans son livre au titre français un peu minable (Des Mules et des Hommes – il ne fallait pas chercher bien loin, alors même que le titre original disait tout : A Childhood ; The Biography of a Place). Le reste de la traduction, signée Philippe Garnier, est par contre de grande tenue et rend bien le style tout détaillé de Crews, grand écrivain de polars à freaks, qui livre ici une autobiographie tout aussi tourmentée et hantée que ses autres ouvrages. De quoi s’agit-il ? De son enfance à Bacon County, dans les années 30, après la Grande Dépression et de son quotidien de petit garçon entouré par l’aridité, la pauvreté, la violence du lieu et de la famille. Le livre fait moins de 300 pages, il date d’il y a trente ans et vient de sortir en poche. Sa lecture raconte l’Amérique de ces années-là, mais parle aussi d’ailleurs, d’un moment commun aux enfances dans des lieux, des villes, des paysages massacrés qui n’arrêtent pas d’habiter ceux qui y ont grandi : Crews est ainsi, faisant de Bacon County un point de rassemblement universel, un port de départ, auquel on ne revient jamais, mais impossible à oublier.