
Ce CDr est sorti sur le label Ruralfaune avec une pochette de Jonas Delaborde.

Ce CDr est sorti sur le label Ruralfaune avec une pochette de Jonas Delaborde.

Le rock devrait toujours être pareil à un disque d’Ashtray Navigations : brumeux, sensible, mystérieux, sinueux, rugueux, voyageur et, comment dire, légèrement épervier. Ashtray Navigations, qui est le groupe d’un anglais nommé Phil Todd, est actif depuis plusieurs années. Je ne l’ai jamais vraiment écouté avant cette année, à part un album acheté il y a dix ans à NYC et que je n’arrive plus à retrouver. Il y a deux mois, j’ai acheté un album enregistré avec deux autres groupes, Family Battle Snake et Stellar Om Source, à l’intitulé magique “How Do Siamese Twins Arrange Their Love Lives ?” : ce disque, un morceau par face, ne me quitte plus, je le réécoute sans cesse, notamment une face digne de n’importe quelle composition de musique indienne, n’importe quel raga nocturne et flottant. Du coup, j’ai acheté cet album-ci, montré là, au titre tout aussi étonnant, Exploding Blue Floor Martin Denny. On y entend plusieurs morceaux, plusieurs vignettes de guitares et de feedback, de bruit et de rythmes lointains. Parfois une guitare acoustique, parfois un drone, parfois un moment rock. Et toujours cette même obsession, dirait-on, de trouver une manière de capturer l’éphémère, un instant de claustration dans une cave, une chambre, une salle de concert, sous une étoile un brin mélancolique.
Farid El Atrache était un des grands crooners arabes, d’origine libanaise, ayant fait une carrière en Egypte, de chanteur, acteur, compositeur, bel homme au style mélancolique inégalé. J’ai mis là deux chansons ; la première est très ancienne, mais elle m’obsède, elle raconte une histoire d’amour et d’attente, avec une orchestration happante. L’autre est plus tardive, de 1973, extraite d’un film et l’on y voit le style tardif de Farid, peu avant son décès. Style musical et style tout court : quoi que fatigué,vieilli, cardiaque, il demeure fidèle à son image de tombeur, de fêtard au soleil. On ne peut grandir au Liban ou au Moyen-Orient sans entendre ses chansons, aujourd’hui encore. Petit, elles ne m’intéressaient pas : elles faisaient partie du décor. Pourtant, j’y retourne progressivement, désormais, en découvrant les morceaux tout aussi fabuleux de la soeur de Farid, la splendide Asmahan, morte dans les années 40 et devenue mythique depuis : on ignore comment elle est partie vraiment et sa poignée de chansons et de films demeure inégalée dans la chanson arabe classique. Certains disent que c’est Oum Kalsoum qui aurait commandité son assassinat, par peur d’une rivale trop encombrante. D’autres disent qu’elle collaborait avec les nazis – à moins que ce ne soit avec les anglais. Farid, lui, a eu une carrière somptueuse, avait même un club à son nom à Beyrouth et il était passionné de jeu : on dit qu’avant sa mort, il avait perdu tout son argent. Et durant ses dernières semaines, il n’avait plus de quoi se payer ses médicaments : mon père, fan de Farid (c’est son anniversaire aujourd’hui, happy birthday !), prétend que c mon oncle (les légendes urbaines partent toujours de la famille), lui a fourni de quoi tenir, ses médicaments, jusqu’au dernier souffle.
La vidéo montrée ici n’est que de Lichens. Ce soir, il joue avec White (que je ne connais pas) et il parait que c’est très beau, très planant.

Ce livre vient de sortir aux Etats-Unis, et je ne pense pas que quelqu’un le traduise jamais en France. Son sujet semble, a priori, très américain : on y voit compilés des histoires de héros de comics primitifs, sorties entre 1936 et 1941. Des héros surgis dans le sillage de Superman et Batman, mais totalement oubliés depuis. Pourtant, avec les années, les histoires montrées ici ont conservé une vraie force d’évocation, d’invention narrative, de recherche graphique et, aussi, de distraction pure. On y voit des auteurs comme Jack Kirby et Joe Simon, Basil Wolverton, Bill Everett, Will Eisner, Fletcher Hanks, Joe Shuster et Jerry Siegel (les créateurs de Superman…) qui tentent d’inventer là des personnages singuliers, transcendant les habitudes de l’époque, profitant à plein de ce que permet la bande dessinée comme interprétation et réinvention du réel. Il y a là beaucoup de chimères et d’utopies entremêlées dans des graphismes crus, abrupts, violents (la censure n’était pas encore là), qui, lorsqu’on les découvre avec 70 ans de retard, témoignent d’une étrange beauté brute, sans filtres, ni clichés. Je rêve d’un livre montrant la même chose pour la BD française ou européenne des mêmes années.