
Je n’ai jamais réussi à écouter du rock progressif, trop compliqué à mon goût, trop de changements techniques, je n’y retrouvais jamais ce que j’aimais ailleurs : la fulgurance du minimalisme, les gouffres moites de la répétition, les saletés du psychédélisme primitif. J’ai toujours préféré la paresse technique de 13th Floor Elevators ou Spacemen 3 au reste du monde, à ceux qui savaient jouer de leurs instruments à la perfection. Longtemps, j’ai tenté d’écouter King Crimson, à cause du label (Island), des disques de Robert Fripp (le leader du groupe) avec Brian Eno, de l’époque et du morceau, Discipline, qu’on a souvent rapproché du pseudonyme que j’utilise pour mes propres disques et concerts. Et puis, depuis plusieurs mois, cet album de King Crimson traine à la maison. je l’ai trouvé dans des débris et des vieux paquets d’un appartement abandonné par un oncle de Beyrouth. Il y avait là des disques de cette époque, les années 60 et 70, juste avant la guerre de 1975. J’en ai embarqué quelques-uns, dont celui-ci, le premier du groupe. L’autre soir, sans savoir pourquoi, ou peut-être à cause de l’article dans Mojo sur le label Island, j’ai mis l’album sur la platine. Je reconnaissais le premier morceau, tube du groupe, 21st Century Schizoid Man, sorte de proto hard rock enragé, assez envoûtant, mais que je n’aime en fait guère. Puis, vient le reste du disque et surtout un incroyable I Talk To The Wind : mélopée planante de quelques minutes, rendant toute l’atmosphère belle à pleurer. Et le reste de la musique est ainsi, teintée par ce morceau angélique. Notamment le premier de la deuxième face, odyssée ambient baptisée Moonchild ouvrant vers le morceau-titre de l’album, épique, splendide, chanté comme on le faisait en 1968, se croyant embarqué dans un nouvel âge chevaleresque et cosmique bâti à coups de cocktails colorés et gentiment drogués. Voilà, je suis charmé. Je ne sais pas si j’écouterai le reste. Mais cet album me semble désormais aussi important et emblématique de son temps que les deux premiers Pink Floyd, pas moins.