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Archives mensuelles : avril 2009

La Ferme du buisson organise une nuit de performances, concerts, spectacles, autour de la bande dessinée. Plusieurs auteurs sont invités, comme Dupuy & Berberian, Ruppet & Mulot, François Olislaeger, Loo Hui-Phang, etc. J’y serai aussi avec Blutch pour un projet autour de Sun Ra : je proposerai une sélection extensive de morceaux de Sun Ra, couvrant une grande partie de sa carrière et Blutch dessinera, sans doute par intermittences, durant ce set qui devrait sans doute prendre son temps. Et lorsqu’il ne dessinera pas, il y a aura d’autres choses à voir… Au même programme, il y a aussi un DJ set de Rubin Steiner et un concert de Charles Berberian et J-C Denis.


Rarement eu aussi PEUR en écoutant un disque. Ou plutôt autant ressenti cette émotion primale, tout au fond. Monoliths and Dimensions, septième album de Sunn O))), renouvelle la grammaire du groupe (dans lequel  Oren Ambarchi joue un rôle désormais primordial) en l’emmenant vers des recherches musicales plus complexes, a priori plus habitées par la musique contemporaine ou le jazz, mais qui, au bout du compte, se dévoilent étrangement rock. Au bout du disque, de ces 50 minutes et 4 morceaux, l’impression vacillante se dessine qui dit que Sunn O))), mieux que tout autre groupe a réussi ces 10 dernières années à réinventer la façon d’utiliser les guitares, le rock. 4 morceaux, donc : le premier dure plus d’un quart d’heure et il est habité par la voix d’Attila Csihar, iméprieuse et comme ralentie, sortie d’un croisement de SF cauchemardesque et d’un essai gothique de David Lynch. Il y a là, dans ce premier morceau dont le titre, Aghartha, référence explicitement Miles Davis, une volonté affichée d’être ailleurs que dans les expériences passées, de les dépasser en incorporant une instrumentation plus savante, plus luxuriante, par bribes, échos, souvenirs. Ensuite, deux morceaux du milieu continuent ce chemin de traverse, mettant en scène un choeur féminin, puis un autre, masculin. Se dessine alors, au centre de l’album, plus encore que dans les précédentes réalisations du groupe, une sorte de religiosité, comme une vaine tentative de sanctification. On n’est plus ici dans un antichambre, chez l’antéchrist, mais plutôt dans une messe gothique et lourde de sens. Tout cela serait vain, inutile, presque trop boursouflé, s’il n’y avait Alice, quatrième morceau du disque et sans doute le plus beau morceau enregistré par Sunn O, justifiant à lui seul  tout  l’album. On est là, 16 ou 17 minutes durant, dans un état de fluidité formidable, menant des guitares saturées du début du morceau vers une instrumentation en vol plané : un trombone (celui de Julian Priester, ancien acolyte de Sun Ra, Herbie Hancock, etc.), une harpe, une flûte qui viennent s’harmoniser avec les vibrations du groupe mieux que partout ailleurs dans ce disque, qui s’éteint sur ces notes d’éternité, aboutissement  d’un vol cinématographique, ayant mené des abysses à la lumière, à la drôle de lumière céleste. Le titre du morceau, la présence de la harpe, du trombone, des drones : tout cela évoque Alice Coltrane et dit que Sunn O))) est sur une voie différente qui n’est pas tant celle de l’apaisement que du renouveau. Monoliths & Dimensions, avec sa couverture qui évoque en creux celle de Void, album des débuts crus, ferme sans doute un moment. On aimait Sunn dans sa brutalité primitivé, sa rugosité de démo capturée sur le vif. On l’aimera tout autant et plus encore si son futur est à la mesure d’Alice.

Si je pouvais jouer avec un groupe, ce serait certainement celui-là que je choisirais : The Dead C, qui poursuit depuis 20 ans ou plus un chemin oblique, qui ne trace ni une carrière, ni une voie toute faite. Le groupe, un trio néo-zélandais (dans lequel sévit l’excellent Bruce Russell, musicien admirateur de Guy Debord et Alain Robbe-Grillet, et critique pour The Wire), s’active quelque part aux tréfonds du free rock, composant (ou plutôt sculptant) des albums dont l’écoute est quasiment expiatoire tant elle dégage une tension joyeuse. Le nouvel album du groupe, Secret Earth, est habillé par une pochette qui me touche directement, pour une raison inconnue. On dirait une photo de Jon Wozencroft, mais en moins délétère, dégageant une étrange atmosphère de science-fiction, inexpliquée. La musique, quatre morceaux désarticulés, est tout aussi happante – et dérangée. On y entend des morceaux de rock démoli, qui vibrent, vrillent, organisent un univers différent, depuis un garage ou une cave ou une vieille maison désaffectée, hantée. Il y a là quelque chose de primal, d’organique, entièrement honnête et immédiat. 20 ans plus tard, les musiciens de The Dead C ne sont ni cyniques, ni désabusés, ni anéantis. Ils sont toujours là, ils vieillissent bien avec moi.

Seefeel est un de ces groupes méconnus, qui aurait pu changer le monde il y a 18 ans, au début des années 90 – si nos rêves de l’époque avaient été réalisables.
Le groupe n’a sorti qu’une poignée de disques, dont un maxi avec Aphex Twin. Il a surtout fait une poignée d’albums assez touchants, dont le fabuleux Quique, mélange hypnotique entre My Bloody Valentine, la musique industrielle, Cocteau Twins : l’album a été réédité dans une version augmentée il y a deux ans, avec beaucoup de titres inédits ou uniquement sortis en maxis. Seefeel, qui s’était séparé en plusieurs formations (dont Disjecta que j’aime bien), se reforme pour jouer à Paris le mois prochain, pour les 20 ans de Warp (8 et 9 mai à la Cité de la Musique), label pour lequel il a sorti un album plutôt sombre, Succour, et quelques maxis. J’y serais bien allé, mais je crois que ce n’est pas possible.

J’ai les Pastels dans la tête depuis plusieurs jours, parce que j’ai comme un manque de l’Angleterre, de Londres, de Glasgow, du premier festival des Inrocks il y a 20 ans, leur premier concert en France dont je me souviens de chaque moment, vraiment – la chemise à carreaux de Stephen Pastel, la version de Baby Honey, le public qui réclamait I Wonder Why, la robe dorée / lamée de la fille à droite sur la scène devant son clavier miniature, son gobelet aux lèvres entre deux morceaux. J’ai même fait partie d’un groupe, the Through Comers, dont le nom était directement inspiré par la chanson Comin’ Through des Pastels – on a fait un seul concert au Gibus, je jouais du tambourin, évidemment pas en rythme. A la maison, je sais exactement où est leur premier 45 tours, mais il faudrait, maintenant, que je remette la main sur les autres vinyles, les maxis sur le label Glass, sur Creation, le 45 tours de Different Drum aussi.

SND est un des plus passionnants groupes (c’est un duo comme Autechre, Boards of Canada, etc.) de musique électronique. Après une poignée d’albums et maxis au début des années 2000 notamment pour le label Mille Plateaux, le duo n’avait guère donné de signes de vie jusqu’à sa réapparition l’an dernier en première partie de la tournée d’Autechre et  via la sortie d’un magnifique maxi, mais très limité. Là, le nouvel album devrait être plus facilement trouvable. Il est édité par le label allemand Raster Noton et le groupe y est au meilleur de sa forme. Le premier morceau est connu : on l’avait entendu durant le concert du groupe au Rex Club l’an dernier en première partie d’Autechre. il déploie une sorte de syncope virale jouant avec les silences et les arrêts, les coups et les percussions, les saccades et les perceptions. On ne sait si l’on est là dans une composition pensée, arrangée, déployée ou dans une suite de mouvements brusques. Le reste est tout aussi étonnant, fertile, happant, et s’installe très vite dans les oreilles, construisant une sorte de toile quasiment graphique, parfois bourdonnante, mais le plus souvent habillée de rythmiques casses, hachurées, parcourues par des échos de mélodies synthétiques. On est là au coeur de ce qui se fait de plus essentiel dans la musique électronique de ces années 2000 finissantes. Un coeur exalté, métallique, empli d’un charme cassant.

Depuis quelques années déjà, je suis avec ferveur ce que fait Oren Ambarchi, un guitariste australien que l’on croise parfois aussi sous la cape de Sunn O))) . La réédition en CD de son élégiaque Triste avait été comme un pansement affectif, il y a quelques années déjà, accompagnant ce moment étrange où j’ai progressivement perdu le  premier sommeil, celui de la tranquillité. Chacun de ses disques est porteur d’une fragilité  intouchable, de peur qu’elle s’effrite là, et semble toujours fait dans un état de grâce, de suspension majestueuse, mais inattendue, même pour Ambarchi lui-même. Dans ce mystère renouvelé à chaque nouvelle écoute, avec chaque nouveau disque, il y a toujours ce son rémanent, hypnotique et faussement diurne menant jusqu’à la nuit. Les disques d’Ambarchi m’évoquent souvent le verre de lait dans un film de Hitchcock : ils sont opaques mais lumineux, comme cachant en leur coeur une ampoule secrète. J’aime par dessus-tout celui intitulé Grapes From The Estate, sur lequel Ambarchi ajoute à sa guitare filtrée, des percussions et quelques autres sons rêveurs. Récemment (le mois dernier ?), il y a eu deux nouveaux CD du bonhomme, qui rééditent deux vinyles sortis en 1999 et 2000. J’ai hésité, puis me suis laissé aller à les acheter. Un par un. D’abord, sur les conseils d’Emmanuel (qui est fan d’Oren), je me suis plongé dans Persona (la couverture plutôt bleue). Trois morceaux abrasifs et pénétrants, qui sont autant de paysages sonores faisant oublier tout autre forme de réalité. Le son y est fort et beau, possessif presque, dans la mesure où il s’empare des oreilles et oblige à une écoute serrée, attentive, maniaque. Ensuite, j’ai tenté Stacte.3 (la couverture blanche) (qui est en fait le troisième disque d’une série inaugurée par Ambarchi autour des possibilités de sa guitare – les deux premiers sont introuvables, je les cherche, évidemment). Et, là, en deux morceaux, j’ai eu l’impression qu’Ambarchi écrivait un bréviaire complet de ce que seraient les plus belles tentatives de détournement de son instrument pour les 10 années à venir. En enregistrant ces deux morceaux, longs et spacieux, en 1999, il préfigurait la façon dont la musique électronique et le métal allaient s’emparer des guitares, en faire un instrument de textures, plutôt que de mélodies, de riffs sourds plutôt que de refrains saillants. Il y a un peu de tout cela annoncé ici, sous la forme de deux compositions qui voient Ambarchi s’extraire de son premier rôle (il était batteur et cela s’entend un peu dans sa manière de jouer avec sa guitare sur le premier morceau) et devenir autre chose, une autre sorte d’instrumentiste et de metteur en son. Il y a là de la beauté, de la contemplation, cette sorte de délicatesse rare, qui oblige à réécouter, à remettre en jeu tout ce que l’on sait, tout ce qu’on a l’habitude d’écouter, d’entendre, d’écrire.

Depuis que je l’ai eu en main, il y a pratiquement un mois, je n’ai pas eu le temps de bien écouter le quatrième album de sister Iodine, Flame Désastre, sorti sur Premier Sang, un tout nouveau label fondé par Sister Iodine et Hendrik Hegray. Là, je m’y immerge et ma tête se remplit des bruits bruts, amalgamés d’une manière faussement sauvage, formant au bout de l’coute comme une coulée de lave industrielle, rageuse, urgente, immédiatement violente et bouleversée. Il y a beaucoup de bruits là-dedans, dans les guitares et les rythmes et les constructions dont je ne sais si elles sont faites avec un ordinateur ou improvisées sur le vif (dans la plaie à vif, plutôt). Il n’y a là rien de facile, ni d’immédiatement plaisant. On est plutôt devant une terre  brûlante, déjà à moitié dévastée. Il y a surtout comme une idée de ce que pourrait bien être les racines de cet album : on croirait entendre là le récit turbulent d’un coeur brisé, d’un amour malaxé dans du béton jusqu’à ce qu’il en ait crevé. Pas de répit, malgré le changement de face. Nous sommes à l’intérieur de l’intranquillité.

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