Deux rééditions d’Oren Ambarchi


Depuis quelques années déjà, je suis avec ferveur ce que fait Oren Ambarchi, un guitariste australien que l’on croise parfois aussi sous la cape de Sunn O))) . La réédition en CD de son élégiaque Triste avait été comme un pansement affectif, il y a quelques années déjà, accompagnant ce moment étrange où j’ai progressivement perdu le premier sommeil, celui de la tranquillité. Chacun de ses disques est porteur d’une fragilité intouchable, de peur qu’elle s’effrite là, et semble toujours fait dans un état de grâce, de suspension majestueuse, mais inattendue, même pour Ambarchi lui-même. Dans ce mystère renouvelé à chaque nouvelle écoute, avec chaque nouveau disque, il y a toujours ce son rémanent, hypnotique et faussement diurne menant jusqu’à la nuit. Les disques d’Ambarchi m’évoquent souvent le verre de lait dans un film de Hitchcock : ils sont opaques mais lumineux, comme cachant en leur coeur une ampoule secrète. J’aime par dessus-tout celui intitulé Grapes From The Estate, sur lequel Ambarchi ajoute à sa guitare filtrée, des percussions et quelques autres sons rêveurs. Récemment (le mois dernier ?), il y a eu deux nouveaux CD du bonhomme, qui rééditent deux vinyles sortis en 1999 et 2000. J’ai hésité, puis me suis laissé aller à les acheter. Un par un. D’abord, sur les conseils d’Emmanuel (qui est fan d’Oren), je me suis plongé dans Persona (la couverture plutôt bleue). Trois morceaux abrasifs et pénétrants, qui sont autant de paysages sonores faisant oublier tout autre forme de réalité. Le son y est fort et beau, possessif presque, dans la mesure où il s’empare des oreilles et oblige à une écoute serrée, attentive, maniaque. Ensuite, j’ai tenté Stacte.3 (la couverture blanche) (qui est en fait le troisième disque d’une série inaugurée par Ambarchi autour des possibilités de sa guitare – les deux premiers sont introuvables, je les cherche, évidemment). Et, là, en deux morceaux, j’ai eu l’impression qu’Ambarchi écrivait un bréviaire complet de ce que seraient les plus belles tentatives de détournement de son instrument pour les 10 années à venir. En enregistrant ces deux morceaux, longs et spacieux, en 1999, il préfigurait la façon dont la musique électronique et le métal allaient s’emparer des guitares, en faire un instrument de textures, plutôt que de mélodies, de riffs sourds plutôt que de refrains saillants. Il y a un peu de tout cela annoncé ici, sous la forme de deux compositions qui voient Ambarchi s’extraire de son premier rôle (il était batteur et cela s’entend un peu dans sa manière de jouer avec sa guitare sur le premier morceau) et devenir autre chose, une autre sorte d’instrumentiste et de metteur en son. Il y a là de la beauté, de la contemplation, cette sorte de délicatesse rare, qui oblige à réécouter, à remettre en jeu tout ce que l’on sait, tout ce qu’on a l’habitude d’écouter, d’entendre, d’écrire.
Une grande découverte que je te dois … la suspension est une image forte de son univers et est d’ailleurs le coeur de l’ouvrage que je connais de lui. Et la chanson suspension de cet album est une des plus délicate et enivrante que mes oreilles ont vécu cette année.
Oui, Ambarchi est un des grands artistes d’aujourd’hui. Je connais pas les 2 rééditions mais je recommande le “super group” formé avec Fennesz, Keith Rowe et un certain Toshimaru Nakamura : 4G et son album Cloud. En fait, Ambarchi y domine le quatuor avec ses sons habituels de guitares préparées et les 3 autres l’accompagnent par différents effets. C’est vrai que Grapes from the estates est un album magnifique. En interview chez The Wire au sujet de ses collabs avec Sunn : http://www.thewire.co.uk/articles/2343/
OA s’y connaît aussi en mélodies et en refrains saillant. Ses albums avec Sun valent autant le détour que ses morceaux avec Sunn O))). L’année d’après Persona, il a enregistré Flypaper avec Keith Rowe, 45 minutes de ronron merveilleux. S’il existe un enregistrement de leur concert aux Instants chavirés de 2002, le même soir qu’Evan Parker, ça vaudrait le coup de l’exhumer.
Ah, oui, j’ai toujours négligé les collaborations d’Ambarchi avec Rowe. Il faut que je m’y mette vite.